La bicyclette Déesse, une page glorieuse du passé industriel de Croissy

Après avoir été l’usine pionnière où les premières motos ont été fabriquées en série en France, la manufacture du chemin de ronde a été, à la toute fin du XIXe siècle, le lieu de production de la célèbre bicyclette anglaise Rudge, commercialisée en France sous le nom de Déesse.

Au cours des années 1890, tout autour de Paris, on assiste à l’essor de la mode du cyclisme (on parle alors de "vélocipédie") qui succède à celle du canotage. En 1894, la compagnie britannique Rudge Cycles, « la plus ancienne et la meilleure marque de cycles du monde », peine à suffire aux demandes de plus en plus pressantes qu’elle reçoit de tous les pays. A Paris, son agence se voit contrainte de refuser des milliers de commandes. Pour parer à ces insuffisances et pour éviter les droits de douane et de transport, la compagnie anglaise envisage de construire une usine dans la banlieue parisienne pour la fabrication des Rudge destinés au marché français. Deux champions cyclistes, l’Anglais Herbert Duncan et le Français Louis Suberbie, s’associent. Ensemble, ils négocient avec la compagnie britannique la fabrication et la commercialisation des cycles Rudge sous le nom de Déesse (de D.S., initiales des deux créateurs).

Publicités parues en 1895 dans Le Figaro (BNF/Gallica)
Devenus fabricants-concessionnaires et seuls titulaires de la licence pour la France et l’Espagne, ils installent en 1895 les ateliers dans leur usine de Croissy, d’où sortent déjà les Pétrolettes. Ils font venir plusieurs ouvriers britanniques « parmi les gens les plus habiles » qui leur permettront de bénéficier « du concours technique expérimenté d’une des plus grandes manufactures anglaises ». On trouve en effet dans les registres d’immatriculation des étrangers conservés aux archives municipales, les déclarations de résidence de plusieurs mécaniciens britanniques employés à l’usine croissillonne. Ils sont tous logés à la Cité Rudge construite aux abords de la manufacture.


En mai 1896, Lucien Charmet, ingénieur des Arts et Manufactures, prend à son tour la direction de la manufacture de Croissy. Le point de vente se trouve au 16 rue Halévy, dans le IXe arrondissement de Paris. La Déesse connaît un énorme succès. L’usine, transformée et organisée sur le modèle de sa sœur aînée de Coventry, emploie désormais de nombreux ouvriers dans les différents ateliers.


Depuis le chemin de ronde, l'allée des machines mène directement à l'usine de la Déesse
La Revue illustrée (BNF/Gallica)

« L’éloge de la Déesse n’est plus à faire, sa réputation est établie sur des preuves solides et ne peut plus augmenter. C’est en effet la machine pratique et élégante par excellence. Quoi de plus ravissant que la Téléscopique ? Sa finesse et sa légèreté n’ont pas de rivales sur le marché, et le public, en l’appréciant à sa juste valeur, en fera la favorite de la saison prochaine. Croyez-vous à l’avenir des machines sans chaînes ? L’usine de Croissy vous présente la Chainless, munie de tous les derniers perfectionnements et d’une supériorité incontestable dans ce genre. […] L’affiche de la maison Rudge est d’ailleurs une des plus jolies qui se voient sur les murs de Paris » (La Revue Illustrée, 15 décembre 1896).
« L’usine de Croissy, que dirige M. Lucien Charmet, est maintenant l’une des manufactures de cycles les plus prospères. Les bicyclettes qui sortent de ces ateliers sont, en effet, des merveilles de précision très recherchées des connaisseurs » (Le Gaulois, 27 juin 1897).



La manufacture croissillonne ferme ses portes en 1900. Un page glorieuse, mais brève, se tourne pour l’établissement industriel du chemin de ronde. 

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Sources :
Archives municipales : registres d'immatriculation des étrangers ; établissements industriels classés .
Bibliothèque nationale de France : Le Véloce-Sport, Le Figaro, La Revue illustrée, Le Gaulois.

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