1890 : le Paraguay s’installe à la Grenouillère

Le pavillon du Paraguay. Chromo publicitaire, 1889.
Archives de Croissy, 4Fi2349.
L’Exposition universelle de 1889 à Paris est surtout connue pour la Tour Eiffel… mais saviez-vous qu’un des pavillons de l’Exposition fut démonté et reconstruit à l’identique à Croissy ?

Dans la nuit du 20 octobre 1889, un terrible incendie ravage complètement la Grenouillère. Le célèbre bateau-ponton et la longue péniche amarrée avec ses dizaines de cabines sont anéantis par le feu.
Quelques mois plus tard, le nouveau propriétaire de l’établissement, Louis Saintard, obtient les autorisations pour transférer sur l’île « un des pavillons exotiques qui figuraient à l’Exposition universelle ».
Ouverte au public à partir de juin 1890, la nouvelle Grenouillère n’a plus aucun rapport avec les installations détruites par le feu et jadis immortalisées par Claude Monet et Auguste Renoir.


La nouvelle Grenouillère, vers 1905. Archives de Croissy, 4Fi2111.

Depuis la fin du XXe siècle, la tradition locale rapporte que Saintard aurait réutilisé le pavillon suédois de l’Exposition universelle de 1889. La simple comparaison des photographies de ce pavillon avec celles de la nouvelle Grenouillère pose problème : les bâtiments ne se ressemblent absolument pas. Cette différence a souvent été justifiée par la liberté que Saintard aurait prise en reconstruisant à son goût l’édifice et en n’en utilisant que certains matériaux.
Mais le pavillon de la Suède fut remonté en 1890 à… Bagnoles-de-l’Orne pour Georges Hartog, le directeur des thermes. C’est l’actuel chalet suédois visible au n°2 boulevard Albert Christophe de cette petite station thermale.
L’examen attentif des photographies et des gravures des différents pavillons de l’Exposition universelle de 1889 nous permet d’identifier formellement l’origine des constructions en bois de la nouvelle Grenouillère.
C’est le pavillon du Paraguay qui a été démonté puis remonté intégralement par Saintard sur l’île de Croissy.
On est bien loin d’un chalet scandinave !

A gauche, le pavillon du Paraguay lors de l'Exposition universelle. Photo collection Worldfairs.
A droite, le même pavillon remonté à la Grenouillère. Archives de Croissy, 4Fi2111 (détail).

Le pavillon de la république du Paraguay a été construit sur le Champs-de-Mars par les frères Moreau, entrepreneurs serruriers et spécialistes des constructions démontables pour les colonies. Il est composé de trois éléments : un pavillon octogonal de 50 m², un pavillon rectangulaire de 100 m² accolé au premier et une tourelle de 9 m² haute de 15 mètres. Ces trois éléments, d’un seul niveau, sont constitués de panneaux en bois montés sur une armature en fer.


Le pavillon du Paraguay et son mirador lors de l'Exposition universelle.
Gravure extraite du Livre d'or de l'Exposition de 1889. Archives de Croissy, 2Fi22.

Les architectes se sont inspirés des motifs architecturaux paraguayens : « Les deux pavillons reproduisent dans leurs colonnes légères et d’un aspect un peu étrange, mi-palmiers, mi-torses ; dans les ogives capricieuses des portes ; dans les toitures avancées et découpées ; soit des détails empruntés aux églises de Villarrica et d’Itá, soit à d’autres monuments élevés pendant la domination espagnole. Quant à la tourelle, dont les principaux détails sont traités comme de la menuiserie d’art, c’est une élégante copie du mirador qui surmonte au Paraguay toutes les haciendas isolées en rase campagne. »

Le pavillon paraguayen est la seule installation prête le jour de l’inauguration officielle de l’Exposition universelle, le 5 mai 1889. Après cinq mois d’ouverture et plus de 32 millions de visiteurs, l’Exposition ferme ses portes le 31 octobre 1889.
Il était initialement prévu que le pavillon soit démonté à la fin de l’Exposition et expédié au Paraguay, dans la capitale Asuncion, pour y servir de lieu d’exposition des produits français. Lors de la mise en vente des différentes constructions éphémères, c’est Louis Saintard qui le rachète pour le remonter, quasiment en l’état, sur l’île de Croissy en juin 1890.

Le pavillon octogonal et le pavillon rectangulaire sont percés de larges baies vitrées qui n’existaient pas dans la disposition initiale.

A gauche, le pavillon octogonal lors de l'Exposition. Photo collection Worldfairs.
A droite, le même pavillon à la Grenouillère vers 1920. Archives de Croissy, Fonds Famille Saint-Léger, 1Z3.

Le mirador, réduit d’un niveau, est reconstruit légèrement à l’écart pour être transformé en portique à balançoire.


A  gauche, le pavillon octogonal. A droite, le mirador raccourci d'un niveau.
Archives de Croissy, 4Fi2115.

Les éléments du niveau supprimé du mirador ont été réutilisés comme portiques d’entrée du site de la Grenouillère : un à l’embarcadère côté Croissy, un autre à l’entrée sud de l’établissement en venant de Bougival.

A gauche, le portique de l'embarcadère côté Croissy, Archives de Croissy, 4Fi1097.
A droite, le portique d'entrée de la Grenouillère, Archives de Croissy, 4Fi2123.

Carte publicitaire du début du XXe siècle. Archives de Croissy, 4Fi681.

Pendant près de quarante ans, la nouvelle Grenouillère accueille à la belle saison des milliers de visiteurs, principalement des Parisiens.
En 1913, Louis Saintard a cédé l’établissement à un restaurateur parisien, Michel Saint-Léger.
En 1929, avec les expropriations sur l’île pour faciliter l’élargissement du bras navigable de la Seine, Michel Saint-Léger est contraint de démonter à ses frais toutes les installations. C’est la fin de la Grenouillère… et de son pavillon paraguayen. Vermoulus par le temps, ses matériaux firent vraisemblablement la joie de l’entreprise de démolition.


Entre temps, un autre pavillon de l’Exposition Universelle de 1889, œuvre du célèbre architecte Charles Garnier, a été lui aussi remonté quelque part à Croissy. Mais… c’est une autre histoire (à suivre).


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Sources :
Archives de Croissy, fonds iconographiques 2 Fi et 4 Fi,
Archives de Croissy, matrice cadastrale des propriétés bâties, 1882-1910, 1 G 7,
Archives de Croissy, aménagement du bras droit de la Seine, 1924-1932, 3 O 3,
Archives départementales des Yvelines, île de Croissy : location de terrains, 1858-1923, 3 S 981 et 3 S 1062,
Le Génie civil, revue générale des industries françaises et étrangères, numéros du 5 janvier et 4 mai 1889, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Le Monde Illustré, 19 octobre 1889, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Le Moniteur de l’Exposition de 1889, numéro du 26 mai 1889, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
L’Exposition chez soi, 1889, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Exposition universelle de Paris de 1889,
Worldfairs.


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