Juin 1940 à Croissy

Quelques feuillets dactylographiés collés sur le registre des délibérations du conseil municipal : c’est ainsi que le maire Paul Lucas (1939 à 1944) témoigne des premiers jours de l’Occupation à Croissy. Extraits : 

"10 juin : Les nouvelles sont particulièrement mauvaises, un brouillard artificiel a assombri l’atmosphère et les Allemands poursuivent leur offensive. La distribution du courrier est arrêtée. 

11 juin : On espère encore mais les trains sont à leur tour arrêtés. Des convois d’évacués des communes voisines et de la région parisienne traversent la ville dans un lamentable cortège. Le maire est en rapport téléphonique avec la préfecture, la région militaire, la police et la gendarmerie, les ministères, les maires des communes voisines : personne n’a d’ordre de faire évacuer la population. 

12 juin : Des convois d’évacués traversent la ville à un rythme plus précipité. Les nouvelles sont mauvaises mais imprécises. Une certaine inquiétude se manifeste dans la population. Dans la soirée, le maire reste en communication téléphonique avec tous les postes où il peut obtenir un renseignement ou un ordre. 

13 juin. A une heure du matin, le commissaire de la police nationale du Vésinet lui fait savoir qu’il a l’ordre de faire évacuer la population en cas de péril imminent. Peu de temps après, un coup de téléphone lui indique que le pont du Pecq va sauter, et peu après, celui de Bougival. A deux heures du matin, il apprend que la police nationale du Vésinet est partie et que le maire du Vésinet a fait claironner dans les rues l’ordre de quitter la ville. Le maire de Chatou conseille aux habitants de partir. L’effervescence nocturne est vive. A 5 heures du matin, le maire prend alors la décision de prévenir la population de se disposer à se rapprocher du pont de Bougival et, au besoin, de le passer pour atteindre la côte de Bougival. Un convoi de plusieurs centaines de personnes s’organise avec en priorité les enfants, les malades et les vieillards. Il s’établit dans la côte de Bougival et attend les ordres. 
A 15 heures, toujours aucun ordre n’est parvenu. Le secrétaire général de la mairie se rend à la préfecture. On lui donne l’ordre de ne pas évacuer la ville. Le maire demande au convoi de retourner à Croissy mais une partie des habitants n’obéit pas et décide de partir vers le sud. C’est pour eux le début de l’exode. L’autre partie du convoi regagne la ville. Peu de temps après, des soldats français passent en prévenant que le pont de Bougival va sauter dans une demi-heure. Un certain affolement se manifeste parmi les habitants qui étaient revenus à Croissy et beaucoup d’entre eux repartent malgré les ordres. 
A 18h45, la première colonne motorisée allemande traverse la ville à toute vitesse. Le pont de Bougival explose au moment où ils passent. Un motocycliste allemand et trois ou quatre soldats français sont précipités dans la Seine. Tout autour de la ville, les incendies des dépôts de pétrole obscurcissent le ciel. 
A 19h20, une seconde colonne motorisée allemande arrive et s’arrête sur le boulevard. Le maire se dirige vers le commandant allemand et lui demande de respecter la ville qui n’est pas défendue. Il regagne ensuite la mairie où les femmes et les enfants se sont réfugiés. Peu de temps après, des coups de feu commencent dans la partie sud de la ville car les Allemands y ont installé de nombreux petits postes et se battent contre les soldats français positionnés à Bougival. La population restante se réfugie dans les tranchées aménagées dans le parc de la mairie (parc Leclerc) et dans les caves des maisons. Les coups de feu et tirs des canons anti-char continuent toute la nuit jusqu’au lendemain matin, quand la résistance des soldats français s’arrête avec le cessez-le-feu et que les Allemands passent la Seine par des moyens de fortune.

14 juin : A 6 heures du matin, le maire rencontre une voiture mitrailleuse allemande sur le boulevard qui l’amène jusqu’au poste à l’extrémité de la rue des ponts. Le commandant allemand lui donne conseil de mettre à l’abri les biens des maisons laissées ouvertes. En revenant sur le boulevard, il constate que certains éléments troubles de la population restante ont commencé à piller les magasins et les maisons. Il est obligé de faire lui-même la police avec le secrétaire général de la mairie et donne l’ordre aux employés communaux présents de ramasser les vivres qui ont été dispersées par les Allemands et le commencement du pillage. 
Croissy se trouve sans police, sans gendarmerie, sans médecins, sans instituteurs, sans commerçants, sans curé, sans fossoyeur, sans eau, sans gaz, sans électricité, sans téléphone, sans courrier. Il faut organiser le ravitaillement, faire du pain, trouver de l’eau. Une cantine est organisée où paient ceux qui peuvent. Des incidents s’élèvent rapidement entre le maire et la Kommandantur du Vésinet qui a placé pour l’administration des quatre communes du sud de la Boucle un aventurier pour remplacer les maires. La kommandantur demande au maire de retirer le drapeau de la mairie. Les jours suivants, grâce au dévouement de la population restante, la vie commence à s’organiser. Une infirmière, Mademoiselle Bourgogne, assure les services médicaux. Une milice est instituée pour remplacer la police défaillante. 

Appel à la population placardé le 14 juin dans les rues de Croissy.

Le 18 juin, la distribution d’eau est rétablie. 

Le 24 juin, les écoles sont à nouveau ouvertes : les institutrices Cabourg, Bizé et Langinier et l’instituteur Bonnin assurent l’accueil des écoliers. 

Le 26 juin, la distribution du courrier est rétablie. 

Dans les premiers jours de juillet, une partie de la population est de retour. Les commerçants reviennent et la vie s’organise malgré les difficultés de ravitaillement."


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Sources : 
Archives municipales de Croissy, registre des délibérations du conseil municipal 1940-1946, 1 D 16. 
Archives municipales de Croissy, avis à la population, 1940-1944, 5 H 15.

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