Les closoirs de la chapelle Saint-Léonard

Avec le soutien du Département des Yvelines, la ville de Croissy-sur-Seine a entrepris en 2013 la restauration de quatorze petits tableaux peints appelés closoirs décorant la tribune de la chapelle Saint-Léonard depuis les années 1900.
Ces quatorze petits portraits représentent différents personnages, hommes et femmes, et se divisent en deux séries distinctes.
Ils ont été réinstallés à la chapelle Saint-Léonard en été 2014 après plusieurs mois de restauration.
Ils sont attribués à Bonifacio Bembo, peintre italien du milieu du XVe siècle.


Bonifacio Bembo
Peintre et miniaturiste actif auprès de la brillante Cour des ducs de Milan, Bonifacio Bembo est un artiste dont l’œuvre illustre parfaitement la transition entre le gothique tardif et la Renaissance humaniste.
Milan et la Lombardie occupent une place particulière dans l’art Européen du XVe siècle. « Ouvrage de Lombardie » est alors synonyme d’objet de facture précieuse, expression raffinée d’un goût de Cour élitaire et rare, parfaitement illustré dans la miniature, l’enluminure et l’orfèvrerie. Prince et mécènes du riche duché Milanais passent commande auprès des artistes pour illustrer des sujets profanes faisant écho aux fabliaux et aux romances chevaleresques médiévales.


Crémone et le duché de Milan au XVe siècle

Né à Brescia dans la République de Venise, Bonifacio Bembo s’établit dans les années 1440 à Crémone, dans le duché de Milan, avec son père Giovanni et ses frères cadets Benedetto, Girolamo, Andrea et Ambrogio, tous artistes comme lui. Peintre et miniaturiste, il a commencé à travailler à l’époque du dernier rayonnement de l’art courtois médiéval, baignant pleinement dans la tradition de l’école gothique internationale. Bonifacio Bembo devient rapidement un maître respecté et dirige un grand atelier familial au langage pictural caractéristique appelé « bembesque ».
Après sa rencontre avec le savant byzantin Pléthon, introducteur de la pensée de Platon dans un Occident où tout au long du moyen-âge ne dominait que celle d’Aristote, il est gagné par les idéaux néoplatoniciens, s’intéresse à la philosophie antique et à l’ésotérisme.
Des années 1440 à la fin des années 1470, il exerce une grande activité artistique en Lombardie, entre Milan, Pavie et Crémone, peignant des fresques dans les palais ou des portraits, principalement à la demande des ducs Visconti puis Sforza.
Bonifacio Bembo s’éteint au début des années 1480.


Closoirs et plafonds peints de Lombardie

Les closoirs étaient des petits panneaux décoratifs, de forme concave, fixés entre les solives des plafonds des riches demeures. Très à la mode dans la Lombardie du XVe siècle, ils montraient souvent des personnages représentés en buste de face ou de profil.

Closoirs disposés entre des solives et une poutre

Au XVe siècle, la peinture décorative des plafonds connaît un grand succès en Lombardie. Les plafonds des riches demeures étaient constitués d’une charpente apparente en bois, formée de poutres disposées dans la largeur et de solives dans le sens de la longueur. Entre le raccord des poutres et des solives, le vide laissé pouvait être comblé par des petits panneaux inclinés en bois appelés closoirs.
Quelques ateliers se spécialisèrent dans la production sérielle de closoirs. Celui de Bonifacio Bembo à Crémone était le plus célèbre et aussi le plus recherché.
La cité lombarde était alors un centre réputé pour la production de closoirs diffusés dans toute l’Italie et même dans le Sud de la France. Bonifacio Bembo imposa un modèle de closoir montrant des bustes féminins ou masculins de face ou de profil qui a supplanté les traditionnels motifs végétaux, héraldiques ou animaliers.
La hauteur des plafonds étant alors d’environ 6 à 7 mètres, les closoirs étaient peints avec des couleurs vives tout comme la charpente qui recevait des badigeons et des motifs géométriques, formant un ensemble décoratif très coloré.
Les closoirs se présentaient sous la forme de petites planches rectangulaires qui ne dépassaient guère 40 cm de haut. Exposés inclinés, ils étaient préalablement cintrés en formant une courbure concave afin d’optimiser leur visibilité. Le cintrage à la vapeur de ces planches en peuplier jouait un rôle plus esthétique que pratique car ce procédé de déformation était plutôt coûteux.


Le cintrage concave des closoirs

Sur la planche cintrée, une sous-couche composée de craie, d’amidon et d’huile était rapidement badigeonnée afin de colmater les irrégularités du bois et faciliter l’adhésion de la couche picturale.
Liés au jaune d’œuf, les différents pigments étaient employés presque toujours purs car la palette des couleurs utilisées se devait d’être éclatante et vive afin d’être visible depuis le sol.
Par le raffinement des visages et des motifs peints à main levée, les closoirs produits par Bonifacio Bembo à Crémone s’approchent plus de l’art de la peinture de chevalet que de celui, plus grossier, des closoirs des autres ateliers exécutés au pochoir et à la brosse. Le soin méticuleux apporté aux détails pour des œuvres faites pour être vues de loin était la marque de fabrique des ateliers de Crémone.


Les quatorze closoirs de Croissy

Trésor patrimonial longtemps méconnu et sous-estimé, quatorze closoirs de Bonifacio Bembo avaient été installés sur le garde-corps de la tribune de la chapelle au début du XXe siècle. Ils se sont malheureusement fortement dégradés depuis.
On ignore à quelle époque ces quatorze closoirs ont quitté leurs plafonds lombards pour arriver en France. A la fin du XIXe siècle, plusieurs closoirs de même facture ont fait leur apparition dans les collections publiques et privées.
On sait seulement qu’ils ont été installés à l’intérieur de l’ancienne église de Croissy par le peintre Théophile Poilpot, propriétaire des lieux entre 1896 et 1915. Il s’était amusé à y rassembler sa collection d’art médiéval et à reconstituer un mobilier hétéroclite d’église.
Après sa mort, l’édifice est passé de main en main jusqu’à son achat par la ville de Croissy en 1976. L’ancienne église est complètement restaurée et remaniée au début des années 1980 avant d’être aménagée en galerie d’art et salle de concert. Elle prend alors le nom de chapelle Saint-Léonard.


La tribune et les closoirs en 1976

L’usage intensif du lieu a mis à mal ce patrimoine fragile. La simple comparaison des photos des closoirs prises en 1985 et en 2011 permet de mesurer l’ampleur des dégradations. Certains panneaux ont perdu la majeure partie de leur couche picturale.

les closoirs les plus dégradés :
état en 1985 et en 2011

Cet état a attiré l’attention du Département des Yvelines qui a pu aider la ville de Croissy à financer leur restauration en 2014.
Entre temps, en 2012, les quatorze closoirs ont bénéficié d’une protection au titre des Monuments Historiques.


La série des personnages aux phylactères

Caractéristiques du style gothique tardif, neuf des quatorze closoirs de Croissy montrent une série de portraits d’hommes et de femmes, héros de récits légendaires, portant chacun leur nom sur un phylactère.

Les personnages aux phylactères

Les neuf personnages, présentés de face, de trois-quarts ou de profil, sont entourés d’un même cadre peint aux motifs enrubannés. Ils se dégagent sur un fond monochrome parsemé de volutes végétales.
Huit personnages aux attitudes variées, déroulent un long phylactère - un rouleau déplié - sur lequel est écrit leur nom en lettres gothiques. Un seul d’entre eux n’est pas nommé et semble éclore d’un bouton floral.
On reconnaît notamment Suzana, Uther, Grixeda, Druxiana, Remar Rex et Mercurio, personnages de la mythologie romaine, de fabliaux médiévaux et de contes populaires italiens.
Ces closoirs réalisés autour de 1450 par l’atelier Bembo de Crémone relèvent d’une inspiration fantaisiste et idéalisée, une sorte d’archétype ou de modèle canonique particulièrement prisé en cette période d’art gothique tardif. Proches des dessins de l’enluminure et des romans courtois, comme le démontrent les vêtements et la facture des visages, ces portraits s’associent à un cycle iconographique de l’épopée chevaleresque.
Ces closoirs sont presque uniques, il n’existe pas d’autres exemplaires de même provenance répertoriés dans les collections publiques. En 2011, sept autres panneaux de la même série ont été remarqués aux enchères de l’hôtel des ventes Drouot à Paris.
Les neuf closoirs de Croissy se sont fortement dégradés après 1985, surtout au niveau des visages qui ont tous perdu leurs modelés et leur carnation. Certains d’entre eux n’ont presque plus de couche picturale.


Romulus

Fondateur légendaire de Rome, ce Romulus de l’Antiquité chapeauté à la mode lombarde du XVe siècle, déroule sous ses yeux son phylactère.
Un chapeau tricorne coiffe une épaisse chevelure. Il est vêtu de la panoplie chevaleresque. Sur sa cotte de mailles métalliques il porte une cotte d’armes rouge bordée de fourrure sur laquelle est peint ou brodé le traditionnel motif héraldique du chevalier. Ici, on entraperçoit une main droite ouverte, symbole de la loyauté, de la sincérité et de la justice, qualités éminemment chevaleresques.
Ce closoir est le mieux conservé de la série. 


La série des personnages aux chérubins

Œuvres tardives de Bonifacio Bembo, quatre des quatorze closoirs de Croissy montrent une série de portraits idéalisés de jeunes gens de la Cour de Milan. Les personnages arborent tous dans leur coiffure une broche de perles surmontée d’un chérubin.

Les personnages aux chérubins

Présentés en buste de face ou de trois-quarts sur un fond bleu foncé, les personnages sont peints au centre d’un encadrement architectural composé de deux colonnes torsadées roses rehaussées de touches blanches pour marquer les volumes. D’inspiration Renaissance, avec un goût pour l’Antique, elles sont surmontées d’un chapiteau dorique jaune où repose un arc en ogive avec quatre lambrequins rouges, typique du gothique tardif. Ce dernier est entouré de huit fleurs rouges, auxquelles s’ajoutent deux fleurs blanches dans les angles de manière à former une décoration rectangulaire. Cet ensemble démontre la dualité chez Bembo où se mêlent formes gothiques et art de la Renaissance.
176 autres closoirs de même facture sont aujourd’hui recensés dans le monde. En France, le Musée des arts décoratifs à Paris et le musée national de la Renaissance à Écouen en conservent quelques exemplaires.
Ils proviennent tous du plafond d’un immeuble situé rue Ettore Sacchi à Crémone où se trouvait au XVe siècle une résidence de la duchesse de Milan qui avait commissionné Bembo pour y faire des peintures décoratives.
Ce palais est ensuite devenu un monastère dit « de la Colombe », d’où le nom donné à cette série de closoirs démontés à la fin du XIXe siècle et dispersé dans les collections publiques et privées du monde.
Œuvre tardive du maître, cette série de closoirs a été produite dans les années 1460-1470 comme en témoignent les coupes de cheveux des jeunes hommes ainsi que les coiffures à cornes des demoiselles, consistant en deux petits chignons placés au niveau des oreilles et recouverts d’un voile tenu par une broche en guise de bijou.
Ces quatre portraits courtois cultivent un raffinement où se mêlent l’expression et l’intensité des regards avec la délicatesse des traits des visages.
Portée sur le sommet de la tête ou sur les cornes, une broche florale ornée d’un chérubin pare chaque portrait. Ce bijou en perles et en pierres précieuses était fréquent dans le troisième quart du XVe siècle sous le règne des ducs Visconti-Sforza de Milan.
Le fermoir surmonté d’un ange avait été choisi pour sa symbolique qui le rapprochait de la vertu et de la fidélité. Les broches portées par les jeunes hommes et femmes signifiaient leurs fiançailles. La présence du cherubino était synonyme d'amour conjugal. Les perles symbolisaient la chasteté, la pureté et la fécondité.


Portrait idéalisé d'une jeune homme de
la cour du duc de Milan

Le visage légèrement incliné, le jeune homme porte une chevelure bouclée et enroulée vers l’arrière. Il est vêtu d’un pourpoint sans manches. Le col et les manches étaient agrémentés de motifs en relief qui évoquaient les brocarts et les étoffes précieuses. Ces motifs se sont malheureusement dégradés avec le temps.
Le haut de son front est paré d’une broche florale à huit perles blanches et jaunes entourant une grosse perle noire. Un chérubin ailé surmonte le bijou.
Les yeux en amande du jeune homme sont finement ourlés par les paupières, les sourcils sont minces, le nez est long et droit et la bouche fine et petite. Le menton et le coup sont potelés pour répondre aux canons de beauté de l’époque. Un soin particulier a été porté aux modelés du visage, des rehauts rouges apportent un effet plus vivant au sujet et lui donnent un aspect juvénile.


La restauration des quatorze closoirs de Croissy

L’état dans lequel se trouvaient les closoirs est à l’origine de leur inscription au dispositif « Aide à la sauvegarde d’urgence d’objets d’art » du Département des Yvelines. Restaurés en 2014, certains portraits ont dû être légèrement retouchés à l’aquarelle.
En automne 2013, les quatorze closoirs ont été transportés à Paris dans l’atelier de la restauratrice d’art Ariel Bertrand. Après avoir été dépoussiérés puis  brossés pour être débarrassés des champignons, ils ont été traités avec un produit antifongique et anti-xylophage.


Le traitement des closoirs

Leur couche picturale terne et grise, difficilement réversible, a été nettoyée avec du Tri-Ammonium Citrate, permettant un léger effet décrassant mais non agressif. Après cette opération, une couche de protection de résine Paraloïd B 72 a été passée afin de préserver la couche picturale très sèche des agressions extérieures.
Cette intervention a permis aussi de « retendre » les motifs et de  saturer les couleurs.
L’état lacunaire très important de certains panneaux, principalement la série des personnages aux phylactères, était problématique. En 25 ans, tous les visages ont perdu les ombres et modelés, la carnation des chairs, les pilosités faciales et parfois l’ensemble des traits. Fallait-il les reconstituer en copiant les photographies de 1985 ?


La retouche archéologique des closoirs dégradés

Il a été décidé de procédé à des « retouches archéologiques » à l’aquarelle sur les visages effacés  afin d’unifier l’aspect de l’ensemble.
La retouche archéologique consiste à combler les lacunes par un dessin proche de l'original mais d’un ou deux tons plus clairs et surtout sans restitution détaillée du motif disparu. L’opération permet une meilleure lisibilité du portrait tout en rendant volontairement visibles les parties perdues et évitant ainsi le pastiche.


A l’occasion des Journées du Patrimoine en septembre 2014, les visiteurs ont pu découvrir les closoirs restaurés. Une exposition consacrée à leur histoire, « Visages du Quattrocento », a été présentée par les Archives de Croissy à cette occasion. Elle a été prolongée dans le hall du Nouveau Bâtiment de l’Espace Chanorier jusqu’en novembre 2014
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Sources :
Bonifacio Bembo (1420-1477) et les closoirs du monastère de La Colombe : étude stylistique et matérielle d’un cycle de peintures décoratives, mémoire de Master, 2012, Léa Guillaume-Gentil, Haute École des Arts de Berne,

Rapport de restauration des quatorze panneaux de la Chapelle Saint-Léonard de Croissy, Ariel Bertrand, Juliette Mertens, 2014,

Étude de quatorze panneaux ornant la tribune de la Chapelle Saint-Léonard de Croissy, Ariel Bertrand, Juliette Mertens, 2011,

Catalogue de l'exposition "Il colore dei volti" sur une série de closoirs de Bonifacio Bembo présentée à la Pinacoteca Ambrosiana de Milan, 2013, Isabella Marelli, Valeria Villa, Chiara Sotgia.



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