Souvenirs de Croissy de 1940 à 1945


70 ans après la Libération, un ancien Croissillon nous dévoile ses souvenirs d’enfance aux Gabillons pendant l’Occupation. Témoignage de M. Georges Mas.

"Ces années de mes 5 à 10 ans sont restées vives dans ma mémoire, d’autant qu’elles ont été marquées par une époque historique.

La guerre étant inévitable, mon père avait décidé de s’éloigner de Paris et nous avions, en juin 1939, déménagé au n° 8 rue de la prairie, près des Gabillons, au milieu des champs de carottes des maraîchers.
Le 13 juin 1940, les Allemands arrivent et nous partons en exode vers l’Auvergne en Citroën B14 ; je me souviens bien des embouteillages sur la route et des barrages des militaires contrôlant je ne sais quoi ; le périple avait été long et nous avions atterri dans un petit hameau. Je n’ai toujours pas compris le pourquoi de cet exode. Au retour à Croissy deux mois plus tard, notre maison a été visitée et volée…
De 1940 à 1945, j’étais à l’école des garçons dans la grande rue (château). Elle se trouvait à deux kilomètres que nous faisions à pied quelque soit le temps ; le soir, surtout l’été, le retour était long car les distractions étaient nombreuses ; les parents ne s’en inquiétaient pas car les leçons étaient toujours apprises. Le directeur était M. Germain et les instituteurs : M. Breton, M.et Mme Coutel, M. Bonin, M. Muzeau. De très bons souvenirs. Les repas de midi à la cantine : purée de carottes… moins bons souvenirs. Dans toutes les salles de classe était affiché le portrait du Maréchal Pétain. J’ai appris plus tard que c’était obligatoire. Un après-midi, pendant la récréation, un avion de chasse passa en rase motte à quelques mètres au-dessus de nos têtes, quelle impression, j’ai encore la vision en tête.

Le 3 mars 1942, bombardement de l’usine de toile Maréchal au chemin de ronde : on a dit que les Anglais avaient confondu Poissy avec Croissy et la boucle de la Seine.
Années 1943 et 44 : bombardements de jour par les Américains : on voit passer les vagues d’avions avec les tirs violents de la DCA (je me souviens d’un B 17 coupé en deux par un tir) et bombardements de nuit avec sirènes et tous à la cave voûtée de notre maison (la seule du quartier sensée résister, équipée de lits d’enfants et de bancs provisoires où tout le monde arrivait dès la 3ème sirène d’alerte) où une nuit nous sommes 42 à attendre la sirène annonçant la fin de l’alerte. 



3 mars 1942 : l'usine Maréchal de Croissy bombardée

Jeux des enfants : récupérer les bandes de papier aluminium larguées pour tromper les radars et trouver les éclats d’obus que nous collectionnions.
Un jour, dans les champs, on trouve rue de la prairie un gros tube à ailettes d’un mètre de long, léger, peint en kaki, avec une curieuse odeur ; les gens affolés nous crient « lâchez ça, c’est une bombe ! », mon père arrive et devine : c’est un marqueur lumineux lâché de nuit pour marquer les cibles à bombarder.
Tous les enfants des Gabillons jouaient régulièrement dans la rue, football et autre, et il fallait s’arrêter quand une charrette à cheval de maraîcher passait. Il y avait très peu de circulation, uniquement quelques camionnettes fonctionnant au gazogène. La rue nous servait aussi pour écrire, dessiner à la craie où un morceau de plâtre à même le sol.
Régulièrement le garde champêtre (un ancien grand blessé de la première guerre) passait à vélo, s’arrêtait rue des Gabillons, sortait son papier, son grand porte-voix et, d’une voix puissante, « Allo, allo à la population » et annonçait enterrements, mariages, diverses informations officielles et locales.

Les queues chez les commerçants et tickets d’alimentation enfants, ados, adultes, étaient courantes et souvent c’était notre mission. En 1944, je me souviens des courses de centaines de Parisiens pour l’achat de bottes de carottes avec fanes. Les fanes étaient utilisées cuites et n’étaient pas jetées.
Un après midi, on voit les avions bombarder en piqué le pont du Pecq. Il n’est pas détruit mais tout de suite après mon père y va en vélo et ramènera 3 à 4 kilos de poissons tués par les bombes.
Toute la journée, Radio Paris diffusait des chansons et de la propagande de Vichy, les prises d’otages, les bombardements, les combats et, tous les jours, les chroniques de Jean Hérold-Paquis se terminant toutes par « car l’Angleterre comme Carthage sera détruite » ; comme je ne connaissais pas l’histoire de Carthage, cela me laissais songeur. Mais le soir, nous écoutions Radio Londres en sourdine car c’était interdit, malgré le brouillage « zin zin zin » de Paris, avec ces messages sibyllins destinés aux résistants avec à chaque fois la chanson de Pierre Dac « Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est Allemand ».
Les nouvelles du front Russe étaient suivies et mon père, sur une carte épinglée à une porte, marquait tous les jours l’avance des troupes Russes en déplaçant des clous et une ficelle rouge avec contrepoids.
Papa savait qu’en tant que communiste, il pouvait être recherché. Avec maman, ils avaient convenu d’un signal d’alerte ; la fenêtre du grenier, visible de loin, devait être ouverte ; si problème, celle ci serait fermée.
Un jeune de 17 ans, fils d’un ami Parisien, se sachant recherché, était venu deux jours se réfugier à Croissy, puis était reparti ; nous avons appris bien plus tard (nos parents nous l’avait caché) qu’il avait été pris et un mois après, fusillé au Mont Valérien avec un groupe des jeunesses communistes.
Mon père avait, caché, un fusil Lebel avec baïonnette, dont il s’est séparé plus tard ; c’était pour nous passionnant à voir et à manipuler un peu… sous surveillance.
Notre voisin, M. Courqueux, bûcheron, nous disait qu’à chaque fois que possible, il coupait les fils du téléphone d’un coup de serpe afin de gêner au mieux les Allemands. C’était, disait il, son acte de résistance !

Un jour, on entend un drôle de bruit pétaradant dans le ciel et aperçoit dans le lointain un point noir qui file très vite : c’était un V1 qui disparait ; on apprend après qu’il serait tombé du coté de Chatou, mais nous n’avons rien entendu.

Début août 1944, un bruit court : les Allemands vont faire exploser deux péniches de munitions à Bougival. Vite on ouvre toutes les portes et fenêtres pour éviter la casse. Deux heures plus tard, un très fort bruit sourd et un souffle : toutes les tuiles sont déplacées ; ce sera moi qui remettra en place celles de la maison.
Plus tard, avec mon frère, nous étions partis ramasser de l’herbe pour les lapins ; nous avions rencontré des copains, bien joué, et rentré en retard avec peu d’herbe dans le sac. Nous nous attendions à une forte ramonée… au contraire, grands sourires, mines joyeuses : la radio venait d’annoncer la libération de Paris !

Les Allemands sont partis ; toutes les fenêtres s’ornent de drapeaux tricolores, une rumeur : les Allemands reviennent, tous les drapeaux sont rangés… puis une heure après réinstallés !
Le 25 août 1944, un cri : les Américains sont au Vésinet ! Tous les gamins des Gabillons y vont en courant et là, trois chars US et déjà une petite foule enthousiaste et quelques distributions de petit cadeaux, on découvre le chewing-gum, on grimpe sur les chars.
Les jours suivants, Tractions AV avec croix de Lorraine et FFI bravaches qui tondent et promènent des femmes qui répètent « mais je n’ai rien fait » en pleurant. Nous sommes curieux et on ne comprend pas très bien. Par contre, mon père n’apprécie pas du tout.

Plus tard, en allant chercher de l’eau pour le jardin en bord de la Seine, on découvre un homme et une femme nus exécutés ; règlement de compte, épuration sauvage ?

Après la libération, les restrictions continuèrent avec encore les cartes d’alimentation. Mon père ayant été élu premier adjoint du maire, je fus « volontaire » pour tamponner les dites cartes un après midi. Puis, petit à petit, les choses s’améliorèrent. Il est à noter que pour toute cette période difficile, jamais, nous les enfants, n’avons eu faim, ce qui ne devait pas être le cas de nos parents.
De même, la guerre faisait partie de notre vie d’enfants et nous n’en souffrions pas spécialement, à Croissy sur Seine tout au moins. Les soldats Allemands que nous voyions étaient des patrouilles passant rue des Gabillons qui nous faisaient à peine arrêter nos jeux.
"

Georges Mas, 2014.

5 commentaires:

  1. Merci pour ce témoignage, c'est très émouvant...

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  2. La mémoire, délicieuse et douloureuse à la fois…Merci Monsieur Mas, je suis très émue. Ma famille est de Croissy.

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    1. ma maman est blanche artus md mas peu il m appeler car elle voudrai avoir des new des vieu croissillon 05 55 80 66 28 MERCI M LAS

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  3. Bonjour, nous sommes des élèves de 1ère de St Erembert à Saint Germain en Laye, nous voudrions prendre contact avec Mr Mas pour qu'il témoigne de la résistance à Croissy car nous avons un projet de classe qui consiste à regrouper de multiples informations sur des lieux, des témoignages... de la résistance. Merci de contacter dans le plus brefs délais, Cordialement.

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    1. OK, je peux vous aider dans votre projet . d'autant que j'ai été élève à St Germain de 1947 à 1948 .....
      Mon mail : georlu.mas@free.fr

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