Quand Croissy ravitaillait les Parisiens, 1944

Juin 1944, l’Occupation dure depuis quatre ans. La faim et le rationnement poussent chaque jour des milliers de Parisiens à venir s’approvisionner directement chez les producteurs de légumes de la banlieue.
Edmond-Fernand Xau, journaliste du quotidien Le Matin, embarque à la gare Saint-Lazare, direction Croissy et sa plaine maraîchère. Arrivé à la gare de Chatou, le train déverse avec lui toute une foule : « des hommes, des femmes et des enfants, des ouvriers, des employés et d’authentiques bourgeois, toutes classes confondues. Chacun s’est muni d’une mallette ou d’un sac ». Ensemble, ils longent la rue Labélonye, la rue Paul-Demange « entre une double haie de villas cossues », le boulevard, ils arrivent enfin aux abords du quartier des Gabillons.
« Des vélos nous croisent dont les remorques, selon qu’ils vont ou reviennent, sont vides ou emplies de légumes.
Une course poursuite aux carottes et au navets s’est ici organisée. Le Parisien, né malin, s’est dit que les champs ne venant plus à lui, lui-même devait aller aux champs.
 »


La récolte des carottes aux Gabillons - 1943

Rue de la plaine, le journaliste interroge Émile Courtel, président du syndicat des maraîchers. Celui-ci lui explique que Croissy est visité chaque jour par 2000 à 3000 Parisiens. Des files d’attentes monstrueuses et impatientes se forment dès l’aube devant les exploitations maraîchères du quartier : « Des sauvages, monsieur, de vrais sauvages ! » Chaque patron maraîcher fait ses affaires. M. Courtel sert quant à lui à peu près 600 personnes, de 6 heures du matin jusqu’à 13 heures.

Mais qui sont ces clients parisiens ?
« Il y a deux sortes de gens : ceux qui ont faim et les autres, les trafiquants…, ceux qui vous achètent 100 francs une botte de carottes de 10 kilos, fanes comprises, pour la revendre à Paris 250, 300, 400, et jusqu’à 800 francs.
Dites bien que nous, les maraîchers de Croissy, nous avons à cœur de servir d’abord les premiers.
 »

Ce que ne dit pas M. Courtel, c’est qu’en 1942 et 1943, la gendarmerie avait plusieurs fois verbalisé des commerçants ou des trafiquants de légumes venus de Paris pour ravitailler des grands restaurants. Ils achetaient des carottes cinq fois leur prix chez certains maraîchers de Croissy puis les revendaient aux restaurateurs. Un jour, trois tonnes de carottes avaient ainsi été saisies à Croissy.

En ce mois de juin 1944 finissant, ce trafic saisonnier va prendre fin. Croissy n’est pas grand avec ses 104 hectares de terres cultivées. La première récolte de carottes vient de s’achever ; la seconde ne commencera pas avant la première quinzaine de septembre. Des navets, il n’y en a plus non plus ; on n’en trouvera que dans un mois. Quant aux poireaux, on n’en trouvera qu’aux environs du 15 août ; avant, il n’y aura, en très petite quantité, que du poireau semé.

Le président du syndicat des maraîchers croissillons conclut : « Il ne faut pas demander à la banlieue parisienne de nourrir Paris tout entier. Quelle que soit notre bonne volonté à nous autres maraîchers, nous ne saurions tirer de la terre plus qu’elle ne peut donner… Et puis, il y a les aléas : cette année-ci, ça a été la sécheresse et aussi les bombardements qui ont fait sauter l’une après l’autre les conduites des eaux répandues. De quoi demain sera-t-il fait ? »

Deux mois plus tard, la région sera libérée. Toutefois, les files d’attente de citadins en quête de légumes ne disparaîtront pas tout de suite : le rationnement demeurant, elles survivront quelques temps à l’occupation allemande. Quelques cultivateurs enrichis pendant cette période trouble seront lourdement sanctionnés.

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Sources :
Archives municipales, statistiques agricoles 1940-1944, 3 F 1,
Archives municipales, syndicat des maraîchers, 3 F 4,
Le Matin, 24 juin 1944,
Le Courrier de Seine-et-Oise, 19 juin 1942 et 10 août 1943.

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