Claudia Victrix (1888-1976) : la diva du muet

Une cantatrice de l’Opéra de Paris propulsée grande vedette du cinéma muet... Curieux destin que celui de cette Croissillonne !


Mon Ciné, août 1927.
Née au Havre en 1888 dans une famille de représentants de commerce, Claudia (dont le vrai nom est Jeanne Bourgeois comme sa contemporaine Mistinguett) intègre très jeune l’Opéra et l’Opéra-Comique de Paris.
Grâce à "son talent dramatique et sa voix superbe", on l’applaudit comme interprète dans Madame Butterfly, La Vie de Bohème ou encore La Tosca. Bien des succès qui lui vaudront la Légion d’Honneur... mais aussi des critiques très acides, Canard Enchaîné en tête, qui se plut longtemps à ironiser sur cette "cantatrice mondaine", spécialisée dans les récitals pour galas de charité.

En 1923, Claudia épouse en secondes noces l’homme d’affaires et magnat Jean Sapène, dont l’empire s’étend des gros quotidiens nationaux comme Le Matin et Le Petit Parisien à la Société des Cinéromans Films de France. Une société qui lui apporte un certain nombre de salles et le contrôle de la société de distribution Pathé Cinéma Consortium.
Surnommé "l’éminence grise du cinéma français", Jean Sapène a l’ambition de contrecarrer la dominance d’Hollywood dans le 7ème art et devient, grâce à sa position, une des figures principales de la politique française du film, essayant d’imposer des quotas pour limiter les diffusions de films américains. 

Ses sept studios de Joinville sont alors les plus grands et les plus modernes de l’industrie cinématographique d’Europe. Mais surtout, il va tenter de faire de son épouse une vedette internationale...
C’est dans Princesse Masha de René Leprince (1927), un film écrit spécialement pour elle, que débute la nouvelle vedette du muet français. "Sa sensibilité terriblement moderne" est célébrée dans la presse : "La belle artiste a apporté au service de l’art muet le même sens artistique d’humanité, de vérité et de lyrisme qu’elle réservait jusqu’alors à l’art du chant". 



D’autres longs-métrages suivront, notamment L’Occident d’Henri Fescourt (1928), tourné au Maroc, La Tentation (1929) de Jacques de Baroncelli, tourné avec des vedettes anglaises : "Visage aux lignes pures et régulières, profil délicat et nerveux, des yeux où transparaît une âme généreuse, telle apparaît à la ville Mme Claudia Victrix et telle nous la retrouvons à l'écran dans La Tentation".
La position de son mari assure aussi à Claudia une large (et abusive ?) couverture médiatique. On la voit souvent en couverture des revues grand public de cinéma et dans les magazines féminins de l’époque. Claudia dispose aux studios de Joinville d’une loge digne d’une suite des plus  grands palaces…. Mais lors de l’avènement du cinéma sonore, la cantatrice "superstar des cinéromans" semble avoir paradoxalement moins de succès dans le parlant. Au début des années 1930, on la voit abandonner sa carrière cinématographique.


C’est à cette époque que Claudia achète à Croissy la Villa du Val, une grande propriété située en bordure du fleuve, à côté du pont reliant Croissy à Bougival, et dont seul subsiste aujourd’hui une partie du jardin (l’actuel parc des Berges).


Pendant les quatre années de l'Occupation, sa générosité est unanimement appréciée par ses concitoyens de Croissy. Elle se produit régulièrement dans des galas de bienfaisance au profit des familles des prisonniers de guerre dans la toute nouvelle salle des fêtes du château : "La Victrix a su enchanter la salle sous des acclamations frénétiques qui s’adressaient autant à son grand talent qu’à sa générosité bien connue" commente la presse locale en 1942. C’est à la même époque qu’est créée la fondation Victrix, un prix scolaire qui récompense les meilleurs élèves de la ville. La diva tient à remettre elle-même les prix aux enfants. 


A droite du pont, la villa de Claudia Victrix aujourd'hui détruite.
Claudia quitte Croissy dans les années 1950 pour Paris où elle s’éteindra à l’âge de 88 ans. Elle repose au cimetière de Boulogne-Billancourt dans un tombeau qui est... la réplique exacte de celui de Napoléon Ier aux Invalides !

Sa propriété des bords de Seine, restée inoccupée pendant près de trente ans, sera démolie au début des années 1980 lors de l’aménagement du parc des Berges.
Ironie de l’Histoire, c’est une scène, celle du théâtre de verdure, qui a pris place à l’emplacement de la maison de la diva croissillonne...

 
Article paru dans "Côté Croissy" n° 11 - novembre 2004.


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