Baignade dangereuse !

Été 1905. Parus dans les quotidiens parisiens, plusieurs articles lancent un cri d'alarme sur l'état du fleuve en aval de la capitale et en particulier aux abords de Croissy. Surprenant... on est loin de la vision idyllique des bords de Seine à la Belle Époque avec ses baignades et son canotage !

"Inhabitables par ses marécages, véritables repaires de serpents, charognes, mousiques et crapauds", tels étaient décrits au milieu du XVIIe siècle les abords de la Seine à Croissy. Les ingénieurs du Grand Siècle en firent cependant un séjour habitable et salubre en creusant le lit du fleuve, reliant ses îles entre elles et asséchant les marais pour la construction de la machine de Marly qui alimentait les grandes eaux de Versailles.

Et pourtant, à la fin du XIXe siècle, le grand programme d'assainissement de la capitale a abouti au déversement dans la Seine, à Asnières, de l'ensemble des égouts parisiens. En aval, l'eau naguère si limpide, est devenue bourbeuse, grasse et écumante. "Qu'est devenue le temps des rudes équipes de canotiers et des têtes nageant au fil de l'eau ? Dans la traversée de Croissy, le fleuve présente une couleur uniformément noirâtre, une écume à rendre pâle une crème de chocolat... Les bouillonnements ininterrompus qui agitent sa surface révèlent un état permanent de fermentation putride. L'odeur et les manifestations gazeuses qui en résultent sont non seulement insupportables à l'odorat, mais encore dangeureuses pour la santé des habitants qu'elles menacent de fièvre paludéennes et autres affections connexes".

Le paludisme à 10 km de Paris ! Bien des rumeurs, et du meilleur goût, sont rapportées par la presse : "Du haut du pont de Bougival, un désespéré se jette à l'eau, on le repêche aussitôt et, pour quelques instants seulement, on le ranime. On l'interroge. Un ami m'a dit qu'à Croissy je ne me manquerai pas car si je n'étais noyé, je serai sûrement empoisonné".

Un journaliste du quotidien Le Matin se rend au bord de ce "Styx infernal" afin de vérifier les faits. Mais si l'odeur est réellement incommodante, le problème n'est en fait qu'épisodique. 

 

La berge de la Grenouillère au début du XXe siècle.

La Seine forme au niveau de Croissy deux bras. Le bras côté Rueil-Malmaison est barré à son extrémité aval par les écluses de Bougival, il est donc profond et toujours plein d'eau. Le deuxième bras, côté Croissy, est barré à son extrémité amont par le barrage de Bezons et n'est alimenté à l'époque que par l'eau que laisse passer ce barrage. Avec les chaleurs de l'été, le débit du fleuve diminue fortement dans ce bras qui n'est presque plus alimenté. Les "eaux" y stationnent, s'évaporent, croupissent ; les vases fermentent...

Interviewés à leur tour, les élus locaux confient pourtant, fatalistes :"Les eaux du fleuve ne sont ni plus limpides ni plus bourbeuses que naguère. Tant que Paris sera en amont du fleuve, nous aurons à souffrir des scories évacuées. Mais le mal est supportable et la fraîcheur des rives en est à peine diminuée. Demandez-le plutôt aux parisiens nombreux qui, dans la saison chaude, viennent dans notre contrée chercher le repos et la tranquillité".

Mauvaise foi ou pas, des mesures seront cependant prises au cours des étés suivants pour accroître le débit du bras droit. Enfin, l'épandage des "boues" déversées à Asnières sera pratiqué dans les plaines maraîchères de Gennevilliers, de Triel et d'Achères. Les années suivantes, la salubrité du fleuve s'améliora mais le bon vieux temps des baignades et du canotages ne revint jamais plus...

Article paru dans "Côté Croissy" n°6 - janvier 2004. 


 

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