Adieu paysage !

Croissy fit couler beaucoup d'encre durant l'été 1885. Son île, "un des sites les plus pittoresques et populaires des environs de Paris" allait être transformée en "cloaque industriel"... L'affaire provoqua l'indignation générale.

C'est un article de l'hebdomadaire L'Illustration qui révèle l'affaire : "Tous les Parisiens connaissent l'île de Croissy, ce nid de verdure, aux arbres si touffus et si élevés, aux ombrages si frais. Que de parties sous ces grands arbres ! Et de déjeuners sur l'herbe ! Que de bains délicieux dans cette île si animée, si bruyante ! Tout cela, ce sera demain de l'histoire ancienne".
Que se passe-t-il ?


Des spéculateurs ambitieux, propriétaires de l'île, ont vendu aux enchères les magnifiques massifs centenaires, et ceux-ci vont être abattus pour être convertis en charpentes et en bûches. Déjà, une scierie à vapeur s'est amarrée en bordure de Seine pour les débiter. Un financier milliardaire, Lebaudy, projette même d'y établir une immense raffinerie de sucre. "Mélasse et vert-de-gris constituent l'avenir de la banlieue. Les peupliers seront remplacés par des hautes cheminées de briques, les chênes par des chaudières et les buissons par des latrines", déplore-t-on. Et l'on se plaît déjà à regretter ce charmant coin de villégiature, définitivement condamné par une grosse usine polluante.


"Ile de Croissy" par Auguste Anastasi, dessin publié dans
l'Illustration, juin 1860, archives de Croissy 2Fi15.
Une grande pétition ne tarde pas à être envoyée aux propriétaires de l'île, les priant d'ajourner ce projet. Mais "la question d'argent jouant dans cette affaire un rôle plus considérable qu'il n'était à prévoir", la cognée, impitoyable, s'abat sur les arbres, sous les lazzis des fidèles du café flottant de la Grenouillère. Un journaliste ironise : "Fussé-je millionnaire, je n'aimerais pas à sentir sur ma tête la malédiction de Musette et de Mimi Pinson".
Et pourtant, certains Croissillons se réjouissent, arguant la mauvaise réputation de cette île de perdition "dont les arbres et les buissons malhonnêtes cachent plus d'un larcin".

Pas complètement cependant.... car avec une lunette, on peut aisément voir ce qui s'y passe ! Or, la raison mise en avant pour justifier la construction d'un nouveau presbytère, est que de sa fenêtre, monsieur le curé parvient à distinguer avec sa longue-vue tout ce qui se passe sous les buissons de l'île située juste en face. L'abbé ne cesse de s'en plaindre. Le montant de la construction à réaliser devant sérieusement grever le budget de la commune, on a donc tout intérêt au déboisement de l'île. Et l'on cesserait ainsi de se moquer de Croissy, "mis dans l'alternative de bâtir un presbytère ou de voir damner son curé".

Finalement, c'est le Journal de Saint-Germain qui va mettre un terme à ce qui n'était en fait... qu'une rumeur ! Le projet de raffinerie "est un bruit qui a pris naissance sans que rien ait pu le motiver". Les propriétaires, quant à eux, ne font abattre que quelques centaines d'arbres.
A l'automne suivant, un reporter parcourant les lieux après l'abattage observe "une grande quantité de jeunes arbustes, dégagés à présent, qui prendront vite un grand développement".

Le curé dut donc fermer les yeux car il y eut encore de beaux jours pour l'île et sa célèbre Grenouillère.

Article paru dans "Côté Croissy" n°12 - mai 2013. 




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire