Raoul Toché (1850-1895) : du rire au drame

A Croissy, nombreux sont les artistes qui, à la fin du XIXe siècle, résident dans les belles villas construites en bordure du fleuve. Parmi eux, le vaudevilliste Raoul Toché dont la disparition brutale en 1895 mit notre petite commune au premier plan de l’actualité.

Ce nom ne vous dit rien ? Et pourtant, Raoul Toché fut l’un des plus populaires (et plus critiqués) auteurs comiques de son temps. "Chefs-d’œuvre de l’éclat de rire" pour certains, "œuvre la plus frivole, insipide et nulle qui soit" pour d’autres, les dizaines d’opérettes, comédies, et autres opéras-comiques, joyeusement mis en musique par Offenbach ou Henrion, firent la une des affiches des théâtres parisiens dans les années 1880.

Né en 1850, Raoul avait réussi, grâce à sa plume narquoise et humoristique, à se faire une place dans les gazettes à la mode où ses chroniques, signées sous les pseudonymes Gavroche ou Frimousse, décrivaient avec humour la vie et les mœurs de ses pairs. Très populaires aussi, ses premières illustrées et ses revues de variétés relataient les potins du monde et du demi-monde du spectacle et des vedettes éphémères. Un style léger, frivole, régulièrement raillé par ses contemporains… Zola et Goncourt. 


Au milieu des années 1880, Raoul suit l’engouement pour la villégiature en bord de Seine et acquiert à Croissy un vaste terrain au 15 rue Charles-Bémont sur lequel il fait bâtir un cottage anglo-normand, la grande mode de l’époque. Cette villa, œuvre d’Henri Lebœuf - l’architecte de l’école Leclerc et de l’ancien bureau de Poste sur le boulevard Hostachy - ne tarde pas à être publiée dans plusieurs revues d’architecture comme modèle du genre. Cédant à la mode paysanne, Toché construit même dans son parc une laiterie pour ses vaches ! 


La villa de Raoul Toché, façade côté berge de la prairie.

A la belle saison, le tout-Paris mondain s’y presse : "Tout le monde connaît à Croissy ce joyeux vaudevilliste et l’originale comtesse noire qu’il a épousé en secondes noces, ainsi que la troupe folle de parisiens qui leur sert de cour à l’ordinaire. L’été venu, leur villa du bord de l’eau s’emplit de rires et de chansons, secouée pendant des nuits entières par les éclats de la plus bruyante gaîté" commente alors la presse locale. 


Mais la fête ne devait pas toujours durer... Un soir de janvier 1895, l’"apôtre du rire", se loge une balle dans le crâne. "Toché a voulu échapper à la meute d’usuriers qui hurlaient après ses chausses. L’un de ces écumeurs est déjà sous les verrous. Nous espérons qu’on fera bonne justice des ces aigrefins qui spéculent odieusement sur les artistes et les gens de lettres. Un nettoyage s’impose !" commente rageusement La Revue d’art dramatique. Mais à Croissy, "on raconte que pour se procurer des fonds, Toché a hypothéqué la villa en s’en déclarant faussement propriétaire, alors qu’elle appartenait à sa femme. C’est le remords de ce faux qui lui a mis en main le revolver". 


Une œuvre légère, une fin tragique, il n’en fallait pas plus pour que Raoul Toché tombe rapidement et définitivement dans l’oubli. Et du vaudevilliste et chroniqueur à la mode, seule subsiste aujourd’hui sa belle et fatale villa des bords de Seine… 

 
Article paru dans "Côté Croissy" n° 8 - mai 2004.



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