Le quai de l'écluse : la "riviera" de la boucle de la Seine

Ce chemin de halage longe, depuis les années 1850, un des tout premiers lotissements de luxe de la région.

A la fin du XVIIe siècle, la construction de la Machine de Marly, juste en face,  bouleversa radicalement l’aspect des bords de Seine. Barré par la Machine, le bras du fleuve côté Bougival cessa d’être navigable ; les ingénieurs de Louis XIV firent donc creuser et élargir le bras côté Croissy. Un chemin de halage est alors tracé le long de la berge nouvellement aménagée : le quai de l’écluse était né.

En 1852, les frères Rataboul, hommes d’affaire et spéculateurs parisiens, achètent la prairie. Il s’agit d’un vaste pré, jadis seigneurial, qui s’étend depuis des temps immémoriaux le long du fleuve.
Rapidement, le petit chemin qui longe le nord de la prairie est élargi et viabilisé (c’est l’actuelle rue Paul Déroulède). Les terrains situés entre cette nouvelle voie et le chemin de halage sont découpés en grandes parcelles. Les frères Rataboul comptent réaliser une fructueuse opération immobilière mais… ils font faillite et les lots sont finalement vendus très en-dessous des prix escomptés !


En 1855, le dramaturge Émile Augier est le premier parisien à y faire édifier sa résidence secondaire. Il ne restera pas longtemps isolé : dès 1858, une floraison de "villas raffinées, de chalets, de cottages fantaisistes, bijoux de bois et de pierres" voit le jour. L’endroit attire "des millionnaires qui se ruinent et des artistes qui s’enrichissent". Il faut bien avouer que le cadre est charmant : les maisons s’ouvrent, côté sud, sur les coteaux boisés de Louveciennes et sur le fleuve nonchalant, alors envahi par les canotiers.


Les architectes et les jardiniers-paysagistes y rivalisent d’imagination :
Au n° 2, un petit palais des Mille et Une Nuits édifié pour Léonie Peduzzi, cantatrice de l’Opéra de Paris et… maîtresse de Napoléon III. Il appartient par la suite à Félix Duquesnel, directeur du Théâtre de l’Odéon, puis, à la fin du siècle, à un marchand d’art impressionniste, Gaston Camentron, et à son épouse, la cantatrice Julia Rivera.


Juste à côté, au n°6, l’architecte Charles Garnier (Opéra de Paris) fait édifier cette villa percée d’une large baie vitrée pour Arnold Mortier, le grand critique de théâtre du Figaro dans les années 1870-1880. Mortier y reçut les plus grands auteurs de son temps.


Le quai de l'écluse vers 1900.
Les trois villas des n°26, 28 et 30 ont été détruites à la fin des années 1960 pour céder la place à un lotissement pavillonnaire. La première, véritable manifeste du "pittoresque de villégiature", était une fantaisie de l’architecte du Palais de Justice de Paris, Louis-Joseph Duc. Après lui, elle appartint à l’architecte Édouard Loviot puis à l’actrice Monna Delza
Le général Metzinger habitait la villa du n°28 : "Dolma-Bagtché" (du nom d'un palais à Istambul). 
Enfin, au n°30, s’élevait la maison du poète et politicien nationaliste Paul Déroulède, dans laquelle il fut d’ailleurs arrêté après sa tentative de coup d’État en 1899.

Construite en 1875 pour un financier, la villa du n°32 fut dans les années 1950 et 1960 la propriété du couturier Pierre Balmain

Sa voisine du n°34 fut celle d’Émile Augier. Il n’en reste malheureusement que le rez-de-chaussée, complètement transformé dans les années 1950. 
La petite villa palladienne du n°36 fut celle de la sœur d’Émile Augier. On a souvent attribué, à tort, cette maison à Eugène Labiche : elle fut en fait la propriété de son petit-fils. Le mime Marcel Marceau y vécut de 1958 à 1962.

Enfin, de l’autre côté de la rue de l’écluse, deux villas aujourd’hui réunies dans l’enceinte de la British School. Celle du 36 bis, bâtie pour un banquier, est originale avec ses lambrequins et ses frises de céramiques bleues qui lui donnent un aspect de chalet exotique. Sa voisine du n°38, Llesna Court, fut édifiée en 1861 pour le physicien Émile Clapeyron. Le maréchal Bazaine puis le banquier américain Simon Lazard et son fils Max Lazard, économiste et sociologue, y habitèrent par la suite.


Dans les années 1920, les parcs de toutes ces grandes propriétés ont été morcelés et lotis (lotissement Pharos), donnant ainsi naissance aux voies perpendiculaires au quai : les rues de la mascotte, Anatole France, Pierre Loti et Gabriel Fauré.


Article paru dans "Coté Croissy" n°44 - mai 2010.



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