Les fantaisies du marquis d'Aligre

Octobre 1848 : un reportage paru dans l’hebdomadaire L’Illustration, évoque la vente aux enchères des collections du marquis d’Aligre, une des plus grandes fortunes de France, propriétaire à Croissy… d’étonnantes demeures !

Le Colifichet en 1781,
détail du plan-terrier.
Le marquis Étienne-François d’Aligre (1770-1847), une des plus grandes fortunes de France, vient de s’éteindre à Paris. Son mobilier et ses œuvres d’art sont mis en vente dans sa vaste propriété de Croissy : le Colifichet
Deux journalistes parisiens, piqués de curiosité et appâtés par la perspective alléchante de découvrir ses trésors, décident d’assister aux enchères publiques. Venus en train, ils débarquent à la gare de Chatou, longent l’avenue des Tilleuls menant à Croissy et s’arrêtent, surpris, devant les étranges maisons qui s’égrènent le long de la voie. Ils interrogent les passants :

- Bonnes gens, à qui cette grande maison dont le toit concave a la forme d’un chapeau chinois ? 
- C’est la maison du singe, elle n’a pas d’escalier. Elle appartient à Monsieur d’Aligre !
- Et celle-ci, dont la façade ressemble au portail de l’église Saint-Roch ?
- C’est la maison du perroquet de Monsieur d’Aligre !
- Et vous, bonnes gens, à qui cette maison gothique à la dentelle de pierre ?
- A Monsieur d’Aligre ! 
- Et vous, braves gens, à qui cette folie de statues mythologiques et cette colossale habitation que surmontent en guise de paratonnerre deux cochinchinois gigantesques ?
- Ça, messieurs, c’est le palais du Colifichet, à Monsieur d’Aligre. Il y a 60 chambres dedans mais le marquis y vivait tout seul.

 
Le défunt marquis s’était épris de Croissy et se plaisait à y jouer les architectes et… les promoteurs immobiliers. Il y semait, pour se distraire, les pagodes, les chalets suisses et les chaumières "fantastiques". Il en dressait lui-même les plans, des plus excentriques, sans vouloir entendre les observations des architectes, puis en faisait commerce.


Seul vestige aujourd’hui de ses nombreux caprices architecturaux, le pavillon Henri IV, 4 avenue des Tilleuls, est un des premiers témoignages locaux de l’architecture néo-gothique, qui fait alors fureur.


Les reporters pénètrent enfin dans l’enceinte du fameux Colifichet, un bien curieux château surmonté d’un belvédère couronné d’énormes statues aux couleurs criardes. Ils traversent, émerveillés, le parc anglo-chinois où cavalent des centaures, contournent un dédale crétois , une pagode orientale, un kiosque multicolore en coquillages et un péristyle romain.
Enfin, dans une grande salle du rez-de-chaussée, commence la vente aux enchères. Impatients, nos deux journalistes se sont placés au premier rang pour mieux rendre compte des trésors inimaginables entassés dans la demeure princière du "Médicis de la contrée". Mais quelle n’est pas leur surprise !
"Voilà un marquis qui possédait de son vivant 300 maisons, et qui n’avait pas un seul beau tableau dans sa galerie, une assiette qui ne fût ébréchée, un fauteuil quelque peu confortable, un coussin quelque peu moelleux pour ses membres octogénaires", expliquera l’un d’eux. Pour conclure, pince-sans-rire : "C’était bien la peine de posséder 60 millions pour entasser de telles misères et de pareilles gravelures dans un château de luxe. Nous eussions juré assister à la vente par autorité de justice de quelque malheureux mobilier d’hôtel garni".


"Omnia vanitas…" tout n’est que vanité, y compris les millions eux-mêmes ! Pauvre marquis d’Aligre !


Article paru dans « Coté Croissy » n° 5 - novembre 2003.



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