Mars 845… les Vikings à Croissy

Quatre ans après avoir mis à sac Rouen, les pirates danois sont de retour dans l’estuaire de la Seine. Cette fois-ci, la flotte composée de 120 drakkars transportant 6000 hommes est dirigée par le chef Reginherus (Ragnar Lodbrok).
Vikings dans une embarcation
BNF/Gallica Latin Nal 1390

L’objectif de ce nouveau raid ? L’or et les objets précieux des riches abbayes de la vallée de la Seine mais aussi le « butin humain » : les esclaves (thrall) qui seront ensuite vendus sur les places marchandes scandinaves, méditerranéennes et orientales. En face, aucune résistance. Le royaume est en pleine crise. Les Vikings ont un boulevard devant eux et remontent très rapidement le fleuve vers Paris. Le roi Charles le Chauve, parvenu à réunir sa faible armée, les attend au bord de la Seine à Charlevanne (entre Bougival et Rueil-Malmaison).

Carreaux du pavement de la chapelle Saint-Léonard
(XIIIe siècle)

C’est grâce au récit d’un témoin, le moine Aimoin, scribe de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, que l’on connaît le dénouement. Un chapitre des Miracula Sancti Germani nous apprend que la flotte danoise, découvrant l’armée royale, fait demi-tour et contourne en aval la grande île face à Bougival. Là, les Vikings débarquent sur la berge et ravagent le petit village qui s’y trouve : les habitants sont tués et crucifiés sur les portes, cent onze captifs sont également pendus sur l’île pour impressionner l’armée royale cantonnée sur l’autre rive. En effet, à cette vue, les soldats du roi Charles refusent de combattre et s’enfuient. Les Vikings les poursuivent et dévastent La-Celle-Saint-Cloud.

Le raid des Vikings à Croissy - Détail du récit du moine Aimoin
BNF/Gallica Latin 12610

Le lendemain, jour de Pâques, les Vikings entrent dans Paris abandonné par ses habitants. Le roi Charles, retranché dans l’abbaye de Saint-Denis, assiste impuissant au pillage de la rive gauche et de ses grands monastères. Il rencontre alors Ragnar et lui verse un tribut (danegeld) de 2570 kilos d’or pour qu’il épargne l’île de la Cité et regagne définitivement son pays.

Une fois rentrés au Danemark, les Vikings vantent au roi Horik la richesse et la faiblesse du royaume franc. Grisé par cette victoire facile, Ragnar ne tiendra pas longtemps parole… Les Vikings envahiront trois fois Paris par la suite. En 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte mettra fin à ces incursions et marquera la naissance de la Normandie, vaste territoire cédé aux Vikings. 

Sources :
Vita et Miracula Sancti Germani, Bibliothèque nationale de France, Latin 12610.
Mémoires de littérature tirés des registres de l’Académie royale des inscriptions et belles lettres, tome XVII (1751), tome XX (1753), Bibliothèque nationale de France, Z-28279-28331.

Fantômas, la maison gallo-romaine et le Trio des Nudistes

Lors de l’Exposition Universelle de 1889, Charles Garnier, architecte de l’Opéra de Paris, présente aux visiteurs L’Histoire de l’habitation, une quarantaine de pavillons regroupés aux pieds de la Tour Eiffel et montrant l’évolution de l’habitat depuis la Préhistoire. A la fin de l’Exposition, certains pavillons démontés sont achetés et reconstruits ailleurs par des particuliers. 

La maison gallo-romaine
Chromo publicitaire de l'Exposition Universelle de 1889
Archives de Croissy, 4Fi2350

Parmi eux, l’explorateur, égyptologue et photographe Achille Lemoine, achète la « maison gallo-romaine du Bas-Empire » et la fait rebâtir en 1890 sur un terrain de l’île de Croissy, juste à côté de la Grenouillère. Entourée d’un pittoresque jardin, la maison devient rapidement un décor pour les photographies d’art, notamment les « nus de plein air », d’inspiration antique. Avec René Le Bègue et Paul Bergon, Achille Lemoine fait partie du Trio des Nudistes, un groupe de photographes spécialisés dans ce genre alors très prisé par le Photo-Club de Paris.

L'île de Croissy au début du XXe siècle. A droite, la maison gallo-romaine
Archives de Croissy, 4Fi2615

En 1907, son épouse Mariette y fait rencontrer Marcel Allain, alors clerc d’avoué, et le journaliste Pierre Souvestre. En été 1910, les deux jeunes auteurs publient dans le journal Comœdia leur premier feuilleton policier illustré, La Royalda, photographié dans le jardin de la maison gallo-romaine. Le commissaire Juve et le journaliste Fandor y enquêtent... Fantômas est né.

Mariette Lemoine devant sa maison gallo-romaine, vers 1905
Archives de Croissy, 4Fi2920

L’année suivante, en 1911, le premier volume de Fantômas est publié chez Fayard. Le début d’une longue saga. Marcel Allain achète en 1919 la maison gallo-romaine. Mais en 1927, il est, avec tous les propriétaires de l’île, exproprié par l’État lors de l’aménagement du bras navigable de la Seine. Comme la Grenouillère voisine, la maison gallo-romaine disparaît lors des travaux. Mais l’esprit de Fantômas hante toujours les lieux…

La première couverture de Fantômas, Fayard, 1911
Archives de Croissy, 4Fi2738

Article paru dans "Coté Croissy" n°92 - février 2019.

Sources :
Archives municipales : matrices cadastres 1G3-8, expropriations sur l'île de Croissy 3O3, dossier documentaire Lemoine 1BIO_LEM.
Archives départementales des Yvelines : minutes notariales de Chatou 3E6, autorisations du Service de la Navigation 3S1062.
Bibliothèque nationale : Comoedia du 14 juillet au 24 septembre 1910.
Annabel Audureau, Fantômas, un mythe moderne au croisement des arts, Presse universitaires de Rennes, 2010.
Belle Epoque Nudes, Cassell Illustrated, Londres, 2000.
L. Boulanger, L'Exposition chez soi, Paris, 1889.

Le gibet de Croissy

Le long de l’avenue des tilleuls, au bord du trottoir côté Seine, six énigmatiques pierres au pied d’une croix. Ce sont les derniers vestiges des exécutions capitales de l’époque féodale.

Carte postale éditée en 1905
Archives municipales 4Fi1641

Jadis, les seigneurs de Croissy avaient le droit de Haute Justice sur leur terre. Ils pouvaient y prononcer toutes les peines, y compris la peine capitale.

Des montants de bois de section carrée venaient se loger dans six pierres rondes destinées à assurer la base de trois potences, appelées aussi fourches patibulaires

Un des socles des potences

Elles étaient constituées chacune de deux poteaux supportant une traverse à laquelle étaient pendus les suppliciés. Les corps y restaient exposés, à la merci des corbeaux, toute inhumation leur étant défendue.

Symbolique et dissuasif, ce gibet avait été installé à l’écart du village, sur un lieu de passage - la route reliant Chatou à Croissy - pour représenter le pouvoir tout puissant du seigneur au regard des passants mais aussi… pour décourager d’éventuels criminels.

Le gibet au bord de l'avenue des tilleuls - détail du terrier de Croissy, 1781
Archives municipales 3S1

Le site a été complètement réaménagé en 1899 par l’architecte parisien Lucien Tropey-Bailly.
C’est un des rares gibets encore visibles en France.


Le pilori destiné aux humiliations publiques et aux punitions corporelles était situé au coin de la grande rue et de la rue de l’abreuvoir. Il a par contre complètement disparu depuis longtemps…


Article paru dans "Coté Croissy" n°91 - décembre 2018

La bicyclette Déesse, une page glorieuse du passé industriel de Croissy

Après avoir été l’usine pionnière où les premières motos ont été fabriquées en série en France, la manufacture du chemin de ronde a été, à la toute fin du XIXe siècle, le lieu de production de la célèbre bicyclette anglaise Rudge, commercialisée en France sous le nom de Déesse.

Au cours des années 1890, tout autour de Paris, on assiste à l’essor de la mode du cyclisme (on parle alors de "vélocipédie") qui succède à celle du canotage. En 1894, la compagnie britannique Rudge Cycles, « la plus ancienne et la meilleure marque de cycles du monde », peine à suffire aux demandes de plus en plus pressantes qu’elle reçoit de tous les pays. A Paris, son agence se voit contrainte de refuser des milliers de commandes. Pour parer à ces insuffisances et pour éviter les droits de douane et de transport, la compagnie anglaise envisage de construire une usine dans la banlieue parisienne pour la fabrication des Rudge destinés au marché français. Deux champions cyclistes, l’Anglais Herbert Duncan et le Français Louis Suberbie, s’associent. Ensemble, ils négocient avec la compagnie britannique la fabrication et la commercialisation des cycles Rudge sous le nom de Déesse (de D.S., initiales des deux créateurs).

Publicités parues en 1895 dans Le Figaro (BNF/Gallica)
Devenus fabricants-concessionnaires et seuls titulaires de la licence pour la France et l’Espagne, ils installent en 1895 les ateliers dans leur usine de Croissy, d’où sortent déjà les Pétrolettes. Ils font venir plusieurs ouvriers britanniques « parmi les gens les plus habiles » qui leur permettront de bénéficier « du concours technique expérimenté d’une des plus grandes manufactures anglaises ». On trouve en effet dans les registres d’immatriculation des étrangers conservés aux archives municipales, les déclarations de résidence de plusieurs mécaniciens britanniques employés à l’usine croissillonne. Ils sont tous logés à la Cité Rudge construite aux abords de la manufacture.


En mai 1896, Lucien Charmet, ingénieur des Arts et Manufactures, prend à son tour la direction de la manufacture de Croissy. Le point de vente se trouve au 16 rue Halévy, dans le IXe arrondissement de Paris. La Déesse connaît un énorme succès. L’usine, transformée et organisée sur le modèle de sa sœur aînée de Coventry, emploie désormais de nombreux ouvriers dans les différents ateliers.


Depuis le chemin de ronde, l'allée des machines mène directement à l'usine de la Déesse
La Revue illustrée (BNF/Gallica)

« L’éloge de la Déesse n’est plus à faire, sa réputation est établie sur des preuves solides et ne peut plus augmenter. C’est en effet la machine pratique et élégante par excellence. Quoi de plus ravissant que la Téléscopique ? Sa finesse et sa légèreté n’ont pas de rivales sur le marché, et le public, en l’appréciant à sa juste valeur, en fera la favorite de la saison prochaine. Croyez-vous à l’avenir des machines sans chaînes ? L’usine de Croissy vous présente la Chainless, munie de tous les derniers perfectionnements et d’une supériorité incontestable dans ce genre. […] L’affiche de la maison Rudge est d’ailleurs une des plus jolies qui se voient sur les murs de Paris » (La Revue Illustrée, 15 décembre 1896).
« L’usine de Croissy, que dirige M. Lucien Charmet, est maintenant l’une des manufactures de cycles les plus prospères. Les bicyclettes qui sortent de ces ateliers sont, en effet, des merveilles de précision très recherchées des connaisseurs » (Le Gaulois, 27 juin 1897).



La manufacture croissillonne ferme ses portes en 1900. Un page glorieuse, mais brève, se tourne pour l’établissement industriel du chemin de ronde. 

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Sources :
Archives municipales : registres d'immatriculation des étrangers ; établissements industriels classés .
Bibliothèque nationale de France : Le Véloce-Sport, Le Figaro, La Revue illustrée, Le Gaulois.

1840. L’île de Croissy, « Madagascar de la Seine »

L’île de Croissy dans les années 1840 ? Une île-jungle hantée par un centaure et peuplée de cannibales qui dévorent d’étranges côtelettes. Un âge légendaire qui prend brutalement fin avec le « Massacre des innocents ».

Depuis les temps immémoriaux du Moyen Âge, l’île de Croissy - insula de Cruce - est une île-prairie plus ou moins submergée par la Seine en hiver. Elle appartient aux villageois qui y laissent paître leurs troupeaux à la belle saison.
En 1788, le seigneur Chanorier achète l’île aux habitants en échange d’une rente qui leur permettra de construire une école. Aussitôt, il transforme les pâturages en forêt, y faisant planter « dans le genre pittoresque » un grand nombre d’arbres de diverses essences exotiques comme les catalpas. Il y fait aussi édifier un petit pavillon de repos dans lequel est aménagé « un salon agréablement décoré ».
Vers 1802, Napoléon souhaite acquérir l’île afin d’agrandir le domaine de la Malmaison. En vain. Chanorier veut conserver son île « aux beaux ombrages ».
Après la mort de Chanorier, l’île passe en 1807 au marquis d’Aligre, grande fortune et multipropriétaire en Ile-de-France. Dès lors, l’île est laissée à l’abandon : les massifs plantés par Chanorier forment progressivement une jungle inextricable.

C’est en 1838 que les premiers explorateurs parisiens découvrent cette île sauvage. A cette époque, les jeunes auteurs Eugène Labiche, Auguste Lefranc et Marc-Michel se réunissent souvent pour combiner leurs scénarios et échanger leurs rêves d'avenir dans la maison paternelle de Labiche à Rueil-Malmaison.
L’ile de Croissy étant située face à Rueil, ils la découvrent un jour dans une excursion qui n'avait guère pour but que la chasse aux idées théâtrales. Le dimanche suivant, le ban et l'arrière-ban des jeunes amis littéraires de Labiche sont convoqués à Rueil où le trio leur raconte les merveilles de l’île déserte. Une excursion est aussitôt votée par acclamations et la joyeuse bande explore les lieux. Parmi eux, Édouard Thierry, Emmanuel Gonzalès, Auguste Lireux, Albéric Second, Auguste Maquet et Molé-Gentilhomme


L'île de Croissy vue depuis la rive de Rueil en 1820.
Gravure de Charles Heath d'après un dessin de Robert Batty.
Archives de Croissy, 2Fi24

Ce secret bien gardé ne tarde pas à parvenir jusqu’aux oreilles des jeunes peintres romantiques et paysagistes de la capitale. Certains d’entre eux, en quête de dépaysement et d’inspiration, viennent s’y installer à la belle saison : Louis Français, Célestin Nanteuil avec sa barque « la grenouille », Henri Baron, les frères Armand et Adolphe-Pierre Leleux. L’ancien pavillon Chanorier est rapidement recouvert de fresques.

L’île offre tous les aspects d'une forêt vierge : les arbres y confondent leurs branchages désordonnés ; les lierres et les liserons rendent les fourrés inabordables.
L’imagination des jeunes auteurs n’a plus de bornes pour chanter son pittoresque. « Lieu paradisiaque », « Éden plein d’ombre, de fraîcheur, de mystère et de poésie », « Eldorado inconnu du vulgaire, et qui ne prodigue ses trésors qu’au rêveur ou au philosophe », « patrie inaliénable du paysagiste et du romancier », « elle ressemble aux forêts vierges du Brésil et aux îles vierges du Mississipi ».
Tout au long des années 1840, ce « Madagascar de la Seine » est peuplé en été d’une population qui y a transplanté « les mœurs faciles des îles de l’Océanie ».

Les jeunes parisiens y adoptent le « costume rudimentaire qui caractérise surtout les peuplades sauvages. Il fallait bien se baigner, et on ne se baigne pas en paletot ».
Quelques pêcheurs égarés dans ces parages les contemplent avec effroi, et le bruit se répand à Chatou et à Rueil qu’une tribu de sauvages nus existe dans l’île de Croissy et s’y livre à des festins cannibales.
« Il n’y avait d’autres ressources à une demi-lieue à la ronde que les côtelettes du centaure Biro. Le centaure Biro était un être qui s’appelait naïvement Biro mais que les peintres avaient immédiatement surnommé le centaure sans qu’on ait jamais pu savoir pourquoi […]. Il jouissait d’une barque à l’aide de laquelle il transportait dans l’île des côtelettes dont il a emporté le secret avec lui. Elles étaient longues de plus d’un pied et composées de grands nerfs plutôt que de chair, il fallait que le centaure Biro se fît faire des moutons exprès pour lui ».
Le « centaure » est en fait le pêcheur et marchand de vins Jacques Mantion, surnommé Biro par les villageois, et qui monnaie le passage pour l’île pour quelques sous.

Après la mort du marquis d’Aligre en 1847, ses héritiers font abattre une grande partie des arbres de l’île. Les jeunes artistes assistent impuissants à la destruction de leur repaire légendaire. Le peintre Théodore Rousseau en témoigne dans une toile opportunément nommée « Le Massacre des innocents ». 


Théodore Rousseau, "Abattage d'arbres dans l'île de Croissy ou le Massacre des innocents", 1847.
Collection Mesdag, La Haye, Inv. HWM293
Vente des stères de bois de l'île de Croissy.
Annonce parue dans Le Constitutionnel, 19 novembre 1849. BNF Gallica

Le centaure Biro meurt « mordu par un chien enragé ». Son fils et successeur le suit peu après, « noyé en voulant repêcher un parisien ».
L’île déboisée est divisée en quatre lots avant d’être achetée par Louis-Didier Péron, un ancien notaire parisien qui est aussi le maire de Croissy depuis un an.

Plan de l'île de Croissy lors de la vente de 1849.
En haut, côté Rueil, en bas, côté Croissy.
Archives de Croissy, 3T390

Le « Madagascar de la Seine » et ses légendes n’est plus. Tout au long du XIXe siècle, les auteurs ne vont cesser d’évoquer avec nostalgie l’âge d’or de l’île.
« M. d’Aligre mourut, dès lors plus de ruines, plus de forêt vierge », « un propriétaire soigneux l’a peignée, sablée et arrangée en jardin anglais avec défense de pénétrer dans les plates-bandes sous toutes les peines portées par la loi », « elle a bien encore des saules et des peupliers mais la manie de la spéculation l’a mise aux enchères. On l’a déchiquetée en lots. L’île de Croissy a perdu son originalité première, il ne lui reste plus que le souvenir ».

Et surtout, c’est l’aspect désormais marchand du lieu qui navre les artistes et les poètes. En 1851, le couple François Seurin et Félicie Trumeau, lui pêcheur et nouveau passeur de l’île, elle marchande de vins dans la grande rue, flaire l’occasion de faire des affaires sur l’île. « Des spéculateurs ont remplacé Biro. Ils servent maintenant des fritures et des œufs durs à la carte et ont établi des bains à quatre sous pour le grand monde ».
Le pavillon Chanorier cède donc la place aux installations précaires de la Grenouillère : « Notre dernière masure, ils l’ont transformée en palais de carton, ils ont effacés nos fresques sous le badigeon ».

La création de la Grenouillère en 1852 avec sa plage, ses cabanes et ses paillotes sur la digue ouvre un nouveau chapitre, celui de l’exploitation commerciale du site. L’île de Croissy restera cependant toujours prisée par les peintres et les romanciers… mais c’est une autre histoire (à suivre).


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Sources :
Archives de Croissy, registres d’état civil, recensements de la population, acquisition de la maison Mantion, lotissement d’Aligre, L’Illustration.
Archives départementales des Yvelines, minutes de l’étude notariale de Chatou, vente du domaine de Croissy.

Bibliothèque nationale de France, Le Constitutionnel, Le Journal des Débats, Le Journal amusant, Le Petit Journal, Gil Blas, Le Figaro.

1890 : le Paraguay s’installe à la Grenouillère

Le pavillon du Paraguay. Chromo publicitaire, 1889.
Archives de Croissy, 4Fi2349.
L’Exposition universelle de 1889 à Paris est surtout connue pour la Tour Eiffel… mais saviez-vous qu’un des pavillons de l’Exposition fut démonté et reconstruit à l’identique à Croissy ?

Dans la nuit du 20 octobre 1889, un terrible incendie ravage complètement la Grenouillère. Le célèbre bateau-ponton et la longue péniche amarrée avec ses dizaines de cabines sont anéantis par le feu.
Quelques mois plus tard, le nouveau propriétaire de l’établissement, Louis Saintard, obtient les autorisations pour transférer sur l’île « un des pavillons exotiques qui figuraient à l’Exposition universelle ».
Ouverte au public à partir de juin 1890, la nouvelle Grenouillère n’a plus aucun rapport avec les installations détruites par le feu et jadis immortalisées par Claude Monet et Auguste Renoir.


La nouvelle Grenouillère, vers 1905. Archives de Croissy, 4Fi2111.

Depuis la fin du XXe siècle, la tradition locale rapporte que Saintard aurait réutilisé le pavillon suédois de l’Exposition universelle de 1889. La simple comparaison des photographies de ce pavillon avec celles de la nouvelle Grenouillère pose problème : les bâtiments ne se ressemblent absolument pas. Cette différence a souvent été justifiée par la liberté que Saintard aurait prise en reconstruisant à son goût l’édifice et en n’en utilisant que certains matériaux.
Mais le pavillon de la Suède fut remonté en 1890 à… Bagnoles-de-l’Orne pour Georges Hartog, le directeur des thermes. C’est l’actuel chalet suédois visible au n°2 boulevard Albert Christophe de cette petite station thermale.
L’examen attentif des photographies et des gravures des différents pavillons de l’Exposition universelle de 1889 nous permet d’identifier formellement l’origine des constructions en bois de la nouvelle Grenouillère.
C’est le pavillon du Paraguay qui a été démonté puis remonté intégralement par Saintard sur l’île de Croissy.
On est bien loin d’un chalet scandinave !

A gauche, le pavillon du Paraguay lors de l'Exposition universelle. Photo collection Worldfairs.
A droite, le même pavillon remonté à la Grenouillère. Archives de Croissy, 4Fi2111 (détail).

Le pavillon de la république du Paraguay a été construit sur le Champ-de-Mars par les frères Moreau, entrepreneurs serruriers et spécialistes des constructions démontables pour les colonies. Il est composé de trois éléments : un pavillon octogonal de 50 m², un pavillon rectangulaire de 100 m² accolé au premier et une tourelle de 9 m² haute de 15 mètres. Ces trois éléments, d’un seul niveau, sont constitués de panneaux en bois montés sur une armature en fer.


Le pavillon du Paraguay et son mirador lors de l'Exposition universelle.
Gravure extraite du Livre d'or de l'Exposition de 1889. Archives de Croissy, 2Fi22.

Les architectes se sont inspirés des motifs architecturaux paraguayens : « Les deux pavillons reproduisent dans leurs colonnes légères et d’un aspect un peu étrange, mi-palmiers, mi-torses ; dans les ogives capricieuses des portes ; dans les toitures avancées et découpées ; soit des détails empruntés aux églises de Villarrica et d’Itá, soit à d’autres monuments élevés pendant la domination espagnole. Quant à la tourelle, dont les principaux détails sont traités comme de la menuiserie d’art, c’est une élégante copie du mirador qui surmonte au Paraguay toutes les haciendas isolées en rase campagne. »

Le pavillon paraguayen est la seule installation prête le jour de l’inauguration officielle de l’Exposition universelle, le 5 mai 1889. Après cinq mois d’ouverture et plus de 32 millions de visiteurs, l’Exposition ferme ses portes le 31 octobre 1889.
Il était initialement prévu que le pavillon soit démonté à la fin de l’Exposition et expédié au Paraguay, dans la capitale Asuncion, pour y servir de lieu d’exposition des produits français. Lors de la mise en vente des différentes constructions éphémères, c’est Louis Saintard qui le rachète pour le remonter, quasiment en l’état, sur l’île de Croissy en juin 1890.

Le pavillon octogonal et le pavillon rectangulaire sont percés de larges baies vitrées qui n’existaient pas dans la disposition initiale.

A gauche, le pavillon octogonal lors de l'Exposition. Photo collection Worldfairs.
A droite, le même pavillon à la Grenouillère vers 1920. Archives de Croissy, Fonds Famille Saint-Léger, 1Z3.

Le mirador, réduit d’un niveau, est reconstruit légèrement à l’écart pour être transformé en portique à balançoire.


A  gauche, le pavillon octogonal. A droite, le mirador raccourci d'un niveau.
Archives de Croissy, 4Fi2115.

Les éléments du niveau supprimé du mirador ont été réutilisés comme portiques d’entrée du site de la Grenouillère : un à l’embarcadère côté Croissy, un autre à l’entrée sud de l’établissement en venant de Bougival.

A gauche, le portique de l'embarcadère côté Croissy, Archives de Croissy, 4Fi1097.
A droite, le portique d'entrée de la Grenouillère, Archives de Croissy, 4Fi2123.


Pendant près de quarante ans, la nouvelle Grenouillère accueille à la belle saison des milliers de visiteurs, principalement des Parisiens.
En 1913, Louis Saintard a cédé l’établissement à un restaurateur parisien, Michel Saint-Léger.
En 1929, avec les expropriations sur l’île pour faciliter l’élargissement du bras navigable de la Seine, Michel Saint-Léger est contraint de démonter à ses frais toutes les installations. C’est la fin de la Grenouillère… et de son pavillon paraguayen. Vermoulus par le temps, ses matériaux firent vraisemblablement la joie de l’entreprise de démolition.


Entre temps, un autre pavillon de l’Exposition Universelle de 1889, œuvre du célèbre architecte Charles Garnier, a été lui aussi remonté quelque part à Croissy. Mais… c’est une autre histoire (à suivre).


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Sources :
Archives de Croissy, matrice cadastrale des propriétés bâties, aménagement du bras droit de la Seine.
Archives départementales des Yvelines, île de Croissy : location de terrains.
Bibliothèque nationale de France, Gallica, Le Monde Illustré, Le Moniteur de l’Exposition de 1889, L’Exposition chez soi. Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Exposition universelle de Paris de 1889,
Worldfairs.


La Chapelle Saint-Léonard : au Moyen Âge

Une petite église paroissiale dédiée à saint Martin existait déjà à cet emplacement sous les derniers rois Mérovingiens (VIIe siècle) comme l'attestent les sépultures et sarcophages de cette époque découverts depuis la fin du XIXe siècle.

En mars 1211, l’évêque de Paris en fait donation au Chapitre de chanoines de la collégiale Saint-Léonard de Noblat dans le Limousin. L’évêque de Paris participe alors à la Croisade contre les Albigeois aux côtés de Bouchard, seigneur de Marly et Croissy. Bouchard avait été captif des Albigeois puis libéré. Saint Léonard de Noblat étant le saint patron des captifs, est-ce la raison pour laquelle l’église d’un de ses fiefs fut donnée en remerciement au Chapitre de Noblat ? Croissy est en tout cas la seule paroisse dépendante de la collégiale en dehors du Limousin. A partir de cette donation, l’église paroissiale de Croissy prend le double vocable Saint-Martin Saint-Léonard.


Le portail de l'ancienne église Saint-Léonard

Construite en pierres calcaires locales, l’église est composée d’une simple nef de trois travées terminée par un chœur en voûte d’ogives sexpartite avec une clé de voûte figurée. Les ogives sont portées par des colonnettes engagées surmontées de chapiteaux à feuillages. La façade est surmontée d’un clocheton de bois dans lequel on accède par un escalier situé en hors œuvre dans une tourelle percée de deux meurtrières.

Dès le XIIIe siècle, la petite église de Croissy fait l’objet d’importants pèlerinages. Saint Léonard de Noblat était invoqué pour les captifs mais aussi pour les femmes enceintes et les jeunes enfants malades.
Dans les années 1280, lors de l'enquête pour la canonisation du roi Louis IX, le procès-verbal du 23e miracle attribué au roi évoque le pèlerinage effectué (en vain) à Croissy en 1274 par une dénommée Marie dont le fils était malade.

Dans le premier quart du XVe siècle, la renommée de l’église de Croissy est confirmée par un testament rédigé par la veuve de l’ancien président du Parlement de Paris. Elle souhaite que quatre pèlerinages soient effectués auprès des reliques qui font à l’époque l’objet de nombreux voyages de dévotion : la Vierge noire de la cathédrale de Chartres, la Vierge noire de l’église de Liesse-Notre-Dame en Picardie, les reliques de saint Côme et saint Damien de l’église de Luzarches et… la chaîne de saint Léonard de l’église de Croissy. Il s’agissait en fait d’un ex-voto considéré à tort comme étant la chaîne du saint (qui n’a jamais été captif).

Saint Léonard et deux captifs, miniature du XIVe siècle
Extrait du Speculum Historiale
BNF/Gallica NAF 15944 - f. 37v
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Sources :
Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits : Ecclesiae parisiensis chartularium, Latin 556 ; Vie et Miracles de saint Loys, Français 4976 et 5716.
Archives nationales de France : Registre des testaments enregistrés au Parlement de Paris 1400-1421, Testament de Simonnette La Maugère, femme de Robert Mauger, premier président du Parlement de Paris X1A 9807.

La Chapelle Saint-Léonard : au XVIIe siècle

En 1644, la seigneurie de Croissy est acquise par François de Patrocles, écuyer ordinaire de la reine régente Anne d’Autriche. Sous ses ordres et ceux de ses beaux-parents Michel et Marie d’Ansse, d’importants travaux ont été effectués à l’intérieur et à l’extérieur de l’église entre 1645 et 1655, sauvant ainsi l’édifice d’une ruine certaine.
La nef est consolidée par la pose de huit tirants évitant l’écartement des murs. Une sacristie et deux chapelles privées latérales formant transept sont réédifiées de part et d’autre du chœur. Un porche d’entrée est bâti à l’extérieur.
Des boiseries, consoles et corniches en bois sculpté et peint sont posées dans le chœur et dans deux niches percées de part et d’autre du nouveau maître-autel. Une tribune en bois est édifiée à l’entrée de la nef. 


"Vue du prieuré et village de Croissi", 1654, par Israël Silvestre
La plus ancienne représentation connue de l’église de Croissy
Archives de Croissy 4Fi1790

Sous Louis XIV, le pèlerinage à saint Léonard reste toujours populaire. En 1672, lors de la visite pastorale des paroisses du doyenné de Montmorency, le curé doyen observe que « la statue de saint Léonard tient des chaînes auxquelles il y a beaucoup de dévotion du peuple pour la délivrance des captifs et autres maladies ». L’année suivante, le curé doyen précise : « Il y a une chaîne que l’on prétend avoir servie à l’emprisonnement de saint Léonard dont il n’y a point de titre et qui est fort vénérée du peuple. »

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Sources :
Archives départementales des Yvelines : Actes d’assemblée des habitants de Croissy G 628.
Archives nationales de France : Registre des visites décanales de l’archidiaconé de Paris, doyenné de Montmorency LL 28.

La Chapelle Saint-Léonard : au XVIIIe siècle

Dans les années 1730, le sol de la nef, du chœur et des deux chapelles latérales a été surélevé d’environ 70 cm. Certaines dalles funéraires du siècle précédent ont été réemployées à l’envers pour servir de nouveau pavage. La chapelle latérale droite (chapelle seigneuriale) est agrandie, une large baie y est percée, elle porte la date "1730" gravée sur l’encadrement en pierre. 

L’église, détail du terrier (1781).
On distingue à sa gauche le cimetière
et à sa droite le presbytère

Dans les années 1740, l’abbé Jean Lebeuf visite l’église lors de ses recherches sur l’histoire du diocèse de Paris. Il décrit ainsi l’édifice : « Le bâtiment de l’église que l’on voit aujourd’hui est le même qui avait été construit lors du nouvel établissement des chanoines de Noblat, et il y a encore une partie des vitrages de ce temps-là. […] Les deux statues qu’on voit au fond de chaque côté paraissent d’un goût de sculpture de 400 ans ou approchant malgré la peinture dont on les a rafraîchies. Du côté du nord est celle de saint Léonard vêtu d’une dalmatique ou tunique dont les orfrois sont ornés de figures en forme d’entraves et de chaînes. L’autre statue en face représente saint Louis ». Il relève aussi « la multitude des tableaux votifs à saint Léonard », preuve que « la dévotion envers ce saint fut grande » (Histoire du diocèse de Paris, T IV, Prault, Paris, 1758).

Les destructions révolutionnaires ordonnées par la municipalité en septembre 1792 n’ont affecté que les armes et blasons des familles seigneuriales sur le tympan du portail, sur la chaire et sur la grille qui séparait le chœur de la nef.

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Sources :
Archives municipales de Croissy : Registre des délibérations du conseil municipal 1787-An II ; Terrier de la seigneurie de Croissy 3 S 1.
Archives départementales des Yvelines : Acte d’assemblée des habitants de Croissy validant les travaux à effectuer dans l’église G 628.

La Chapelle Saint-Léonard : au XIXe siècle

Après sa réouverture au culte en 1802, l’église est maintes fois réparée au cours du siècle : sa toiture fait l’objet de travaux en 1819 puis 1851. En 1857, contre l’avis de la municipalité, le curé et le conseil pastoral font ravaler la façade et restaurer le porche. L’intérieur de l’édifice est partiellement peint. Sans doute est-ce pour cela que la seconde édition du Guide Joanne (Les Environs de Paris illustrés, Hachette, Paris, 1868) décrit « la petite église de Croissy, à une seule nef, ridiculement peinte ».

La sortie de la messe en 1878. Huile sur toile
de Prosper-Victor Peck

Avec l’accroissement rapide de la population de Croissy à partir du milieu du XIXe siècle, l’église paroissiale se trouve être trop petite. La municipalité envisage son agrandissement. En 1875, l’architecte diocésain visite l’église. Il déconseille la commune de s’engager dans des dépenses pour un édifice « qui n’offre aucun intérêt artistique et qui tôt ou tard devra être remplacé par une église neuve répondant au chiffre de la population ».

Une nouvelle église paroissiale plus grande est finalement construite en 1882 à proximité du nouveau centre ville. L’ancienne église est alors désacralisée et fermée au culte. Son mobilier est transféré dans la nouvelle église. La municipalité a d’abord songé à la détruire et à vendre le terrain mais l’édifice est finalement vendu à un particulier.

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Sources :
Archives municipales de Croissy : Registre des délibérations du conseil municipal an IX-1837 1 D 2 ; Travaux à l’église paroissiale 18119-1851 1 M 1-2 ; Rapport de l’architecte diocésain 1 M 3.

La Chapelle Saint-Léonard : les fouilles archéologiques

En 1886, la Commission des Antiquités de Seine-et-Oise y effectue des fouilles. Le chantier a été confié à deux archéologues, Adrien de Mortillet et Édouard Fourdrignier. Jusqu’à la Révolution, on a beaucoup inhumé à l’intérieur de l’église : dans la seconde moitié du XVIIe siècle, sur 337 actes de décès, on peut relever 96 inhumations dans la nef et le chœur.
Plusieurs dalles funéraires ont été retrouvées dans les remblais qui ont servis à l’exhaussement du sol en 1730. Parmi les ossements découverts, ceux de la famille Patrocles ont été déposés à la Société d’anthropologie de Paris.


L’édifice a été vendu quelques années plus tard à un célèbre peintre panoramiste parisien, Théophile Poilpot. Celui-ci y effectue à son tour des fouilles privées pendant l’été 1898 avec l’aide de l’architecte Jean-Camille Formigé. De nouvelles dalles funéraires sont découvertes.
Les fouilles archéologiques de Théophile Poilpot,
La Revue illustrée n°17, 15 août 1898
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Sources :
Archives municipales de Croissy : Fouilles archéologiques dans l’ancienne église 1 M 8 ; Vente de l’ancienne église 1 M 6.

La Chapelle Saint-Léonard : les cartes postales des années 1900

De nombreuses cartes postales de l’ancienne église ont été éditées entre 1900 et 1914. Elles constituent un précieux témoignage sur son aspect à cette époque.

L'ancienne église vue depuis l'île de la Grenouillère

Le peintre Théophile Poilpot, propriétaire de l’édifice entre 1896 et 1915, s'est plu à y reconstituer le mobilier d’une église. Les propriétaires suivants ont continuer à intégrer des éléments décoratifs tout au long du XXe siècle.

La collection de mobilier religieux rassemblé par Théophile Poilpot

Parmi eux les quatorze portraits lombards installés sur le garde-corps de la tribune, la cheminée et le portail gothique flamboyant dans la chapelle latérale droite et le pavement estampé médiéval sur le sol du chœur.

La Chapelle Saint-Léonard : les travaux des années 1970

L’édifice est protégé au titre des Monuments Historiques depuis 1942. Dans les années 1960, la végétation dévore complètement le mur côté parc :

L'ancienne église et son porche dans les années 1960

En 1970, l’enduit qui recouvrait la façade est enlevé pour laisser les pierres apparentes, le porche du XVIIe siècle est démoli. La façade restaurée est ainsi mise en valeur.

Les travaux de 1970
1972 : la façade restaurée et valorisée
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Sources :
Archives municipales de Croissy : Inscription ISMH de l’ancienne église 1 M 8 ; Travaux de réfection de la façade de l’ancienne église 1 M 9.

La Chapelle Saint-Léonard : les travaux des années 1980

En 1976, l’édifice est acheté par la Ville de Croissy. Dès 1978, sous la direction de l’architecte des Bâtiments de France, il est décidé de donner à l’intérieur de l’église l’aspect qu’il aurait pu avoir eu au Moyen Âge. Les aménagements du XVIIe siècle sont détruits. La sacristie faisant saillie au nord du chœur est démolie. A l’extérieur, le chevet est transformé.


Aspect du chevet avant et après les travaux

Les deux chapelles latérales du chœur sont murées et transformées en chaufferie et local de stockage. Sur les deux nouveaux murs, des fausses baies aveugles avec des peintures imitant des vitraux sont réalisées en 1980. Dans le chœur, les niches maçonnées du XVIIe siècle sont détruites et les deux baies ogivales bilobées latérales du chœur sont agrandies et habillées par des vitraux d’inspiration médiévale.


Intérieur avant et après les travaux
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Sources :
Archives municipales de Croissy : Acquisition de l’ancienne église 1 M 11 ; Travaux de restauration de l’ancienne église 1 M 11-12.

La Chapelle Saint-Léonard : un patrimoine valorisé

Appelée « Prieuré » dans les années 1980, l’ancienne église est devenue « Chapelle Saint-Léonard » au cours des années 1990.

L'intérieur de la Chapelle Saint-Léonard

Depuis 1982, l’édifice est ouvert au public en tant que galerie d’art ainsi que pour certaines manifestations artistiques et culturelles : concerts, expositions, spectacles de théâtre.

En 1984, les vitraux contemporains de la nef ont été créés par le maître verrier Emmanuel Chauche.

Le dallage de la nef a été entièrement changé en 1998 : des carreaux en terre cuite et des dalles en pierre de Saint-Maximin recouvrent un système de chauffage par le sol.
Une opération de sondage a été effectuée par le Service régional d’archéologie. Les travaux ont permis de mettre à jour plusieurs ossements dont un squelette entier.

En 2013, les dalles funéraires seigneuriales du XVIIe siècle (famille Patrocles) ont été restaurées et scellées sur les murs du chœur.
L’année suivante, la série des quatorze portraits lombards de Bonifacio Bembo (XVe siècle) fixés sur le garde-corps de la tribune, ont été restaurés à leur tour. Ils avaient été préalablement inscrits à l’Inventaire supplémentaire des Monuments Historiques en 2012.

En 2016, la pietà du XVe siècle a été restaurée et installée sur le maître-autel.

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Sources :
Archives municipales de Croissy : Création de nouveaux vitraux dans la Chapelle Saint-Léonard 1 M 13 ; Travaux de réfection du sol de la Chapelle Saint-Léonard 1 M 20.

Les closoirs de la chapelle Saint-Léonard

Avec le soutien du Département des Yvelines, la ville de Croissy-sur-Seine a entrepris en 2013 la restauration de quatorze petits tableaux peints appelés closoirs décorant la tribune de la chapelle Saint-Léonard depuis les années 1900.
Ces quatorze petits portraits représentent différents personnages, hommes et femmes, et se divisent en deux séries distinctes.
Ils ont été réinstallés à la chapelle Saint-Léonard en été 2014 après plusieurs mois de restauration.
Ils sont attribués à l'atelier de Bonifacio Bembo, peintre italien du milieu du XVe siècle.


Bonifacio Bembo
Peintre et miniaturiste actif auprès de la brillante Cour des ducs de Milan, Bonifacio Bembo est un artiste dont l’œuvre illustre parfaitement la transition entre le gothique tardif et la Renaissance humaniste.
Milan et la Lombardie occupent une place particulière dans l’art Européen du XVe siècle. « Ouvrage de Lombardie » est alors synonyme d’objet de facture précieuse, expression raffinée d’un goût de Cour élitaire et rare, parfaitement illustré dans la miniature, l’enluminure et l’orfèvrerie. Prince et mécènes du riche duché Milanais passent commande auprès des artistes pour illustrer des sujets profanes faisant écho aux fabliaux et aux romances chevaleresques médiévales.


Crémone et le duché de Milan au XVe siècle

Né à Brescia dans la République de Venise, Bonifacio Bembo s’établit dans les années 1440 à Crémone, dans le duché de Milan, avec son père Giovanni et ses frères cadets Benedetto, Girolamo, Andrea et Ambrogio, tous artistes comme lui. Peintre et miniaturiste, il a commencé à travailler à l’époque du dernier rayonnement de l’art courtois médiéval, baignant pleinement dans la tradition de l’école gothique internationale. Bonifacio Bembo devient rapidement un maître respecté et dirige un grand atelier familial au langage pictural caractéristique appelé « bembesque ».
Après sa rencontre avec le savant byzantin Pléthon, introducteur de la pensée de Platon dans un Occident où tout au long du moyen-âge ne dominait que celle d’Aristote, il est gagné par les idéaux néoplatoniciens, s’intéresse à la philosophie antique et à l’ésotérisme.
Des années 1440 à la fin des années 1470, il exerce une grande activité artistique en Lombardie, entre Milan, Pavie et Crémone, peignant des fresques dans les palais ou des portraits, principalement à la demande des ducs Visconti puis Sforza.
Bonifacio Bembo s’éteint au début des années 1480.


Closoirs et plafonds peints de Lombardie

Les closoirs étaient des petits panneaux décoratifs, de forme concave, fixés entre les solives des plafonds des riches demeures. Très à la mode dans la Lombardie du XVe siècle, ils montraient souvent des personnages représentés en buste de face ou de profil.

Closoirs disposés entre des solives et une poutre

Au XVe siècle, la peinture décorative des plafonds connaît un grand succès en Lombardie. Les plafonds des riches demeures étaient constitués d’une charpente apparente en bois, formée de poutres disposées dans la largeur et de solives dans le sens de la longueur. Entre le raccord des poutres et des solives, le vide laissé pouvait être comblé par des petits panneaux inclinés en bois appelés closoirs.
Quelques ateliers se spécialisèrent dans la production sérielle de closoirs. Celui de Bonifacio Bembo à Crémone était le plus célèbre et aussi le plus recherché.
La cité lombarde était alors un centre réputé pour la production de closoirs diffusés dans toute l’Italie et même dans le Sud de la France. Bonifacio Bembo imposa un modèle de closoir montrant des bustes féminins ou masculins de face ou de profil qui a supplanté les traditionnels motifs végétaux, héraldiques ou animaliers.
La hauteur des plafonds étant alors d’environ 6 à 7 mètres, les closoirs étaient peints avec des couleurs vives tout comme la charpente qui recevait des badigeons et des motifs géométriques, formant un ensemble décoratif très coloré.
Les closoirs se présentaient sous la forme de petites planches rectangulaires qui ne dépassaient guère 40 cm de haut. Exposés inclinés, ils étaient préalablement cintrés en formant une courbure concave afin d’optimiser leur visibilité. Le cintrage à la vapeur de ces planches en peuplier jouait un rôle plus esthétique que pratique car ce procédé de déformation était plutôt coûteux.


Le cintrage concave des closoirs

Sur la planche cintrée, une sous-couche composée de craie, d’amidon et d’huile était rapidement badigeonnée afin de colmater les irrégularités du bois et faciliter l’adhésion de la couche picturale.
Liés au jaune d’œuf, les différents pigments étaient employés presque toujours purs car la palette des couleurs utilisées se devait d’être éclatante et vive afin d’être visible depuis le sol.
Par le raffinement des visages et des motifs peints à main levée, les closoirs produits par Bonifacio Bembo à Crémone s’approchent plus de l’art de la peinture de chevalet que de celui, plus grossier, des closoirs des autres ateliers exécutés au pochoir et à la brosse. Le soin méticuleux apporté aux détails pour des œuvres faites pour être vues de loin était la marque de fabrique des ateliers de Crémone.


Les quatorze closoirs de Croissy

Trésor patrimonial longtemps méconnu et sous-estimé, quatorze closoirs de Bonifacio Bembo avaient été installés sur le garde-corps de la tribune de la chapelle au XXe siècle. Ils se sont malheureusement fortement dégradés depuis.
On ignore à quelle époque ces quatorze closoirs ont quitté leurs plafonds lombards pour arriver en France. A la fin du XIXe siècle, plusieurs closoirs de même facture avaient fait leur apparition dans les collections publiques et privées.
On sait seulement qu’ils ont été installés à l’intérieur de l’ancienne église de Croissy par l'un des propriétaires successifs de l'édifice. Après son achat par la ville de Croissy en 1976, l’ancienne église est complètement restaurée et remaniée au début des années 1980 pour être aménagée en galerie d’art et salle de concert. Elle prend alors le nom de chapelle Saint-Léonard.


La tribune et les closoirs en 1976

L’usage intensif du lieu a mis à mal ce patrimoine fragile. La simple comparaison des photos des closoirs prises en 1985 et en 2011 permet de mesurer l’ampleur des dégradations. Certains panneaux ont perdu la majeure partie de leur couche picturale.

les closoirs les plus dégradés :
état en 1985 et en 2011

Cet état a attiré l’attention du Département des Yvelines qui a pu aider la ville de Croissy à financer leur restauration en 2014.
Entre temps, en 2012, les quatorze closoirs ont bénéficié d’une protection au titre des Monuments Historiques.


La série des personnages aux phylactères

Caractéristiques du style gothique tardif, neuf des quatorze closoirs de Croissy montrent une série de portraits d’hommes et de femmes, héros de récits légendaires, portant chacun leur nom sur un phylactère.

Les personnages aux phylactères

Les neuf personnages, présentés de face, de trois-quarts ou de profil, sont entourés d’un même cadre peint aux motifs enrubannés. Ils se dégagent sur un fond monochrome parsemé de volutes végétales.
Huit personnages aux attitudes variées, déroulent un long phylactère - un rouleau déplié - sur lequel est écrit leur nom en lettres gothiques. Un seul d’entre eux n’est pas nommé et semble éclore d’un bouton floral.
On reconnaît notamment Suzana, Uther, Grixeda, Druxiana, Remar Rex et Mercurio, personnages de la mythologie romaine, de fabliaux médiévaux et de contes populaires italiens.
Ces closoirs réalisés autour de 1450 par l’atelier Bembo de Crémone relèvent d’une inspiration fantaisiste et idéalisée, une sorte d’archétype ou de modèle canonique particulièrement prisé en cette période d’art gothique tardif. Proches des dessins de l’enluminure et des romans courtois, comme le démontrent les vêtements et la facture des visages, ces portraits s’associent à un cycle iconographique de l’épopée chevaleresque.
Ces closoirs sont presque uniques, il n’existe pas d’autres exemplaires de même provenance répertoriés dans les collections publiques. En 2011, sept autres panneaux de la même série ont été remarqués aux enchères de l’hôtel des ventes Drouot à Paris.
Les neuf closoirs de Croissy se sont fortement dégradés après 1985, surtout au niveau des visages qui ont tous perdu leurs modelés et leur carnation. Certains d’entre eux n’ont presque plus de couche picturale.


Romulus

Fondateur légendaire de Rome, ce Romulus de l’Antiquité chapeauté à la mode lombarde du XVe siècle, déroule sous ses yeux son phylactère.
Un chapeau tricorne coiffe une épaisse chevelure. Il est vêtu de la panoplie chevaleresque. Sur sa cotte de mailles métalliques il porte une cotte d’armes rouge bordée de fourrure sur laquelle est peint ou brodé le traditionnel motif héraldique du chevalier. Ici, on entraperçoit une main droite ouverte, symbole de la loyauté, de la sincérité et de la justice, qualités éminemment chevaleresques.
Ce closoir est le mieux conservé de la série. 


La série des personnages aux chérubins

Œuvres tardives de Bonifacio Bembo, quatre des quatorze closoirs de Croissy montrent une série de portraits idéalisés de jeunes gens de la Cour de Milan. Les personnages arborent tous dans leur coiffure une broche de perles surmontée d’un chérubin.

Les personnages aux chérubins

Présentés en buste de face ou de trois-quarts sur un fond bleu foncé, les personnages sont peints au centre d’un encadrement architectural composé de deux colonnes torsadées roses rehaussées de touches blanches pour marquer les volumes. D’inspiration Renaissance, avec un goût pour l’Antique, elles sont surmontées d’un chapiteau dorique jaune où repose un arc en ogive avec quatre lambrequins rouges, typique du gothique tardif. Ce dernier est entouré de huit fleurs rouges, auxquelles s’ajoutent deux fleurs blanches dans les angles de manière à former une décoration rectangulaire. Cet ensemble démontre la dualité chez Bembo où se mêlent formes gothiques et art de la Renaissance.
176 autres closoirs de même facture sont aujourd’hui recensés dans le monde. En France, le Musée des arts décoratifs à Paris et le musée national de la Renaissance à Écouen en conservent quelques exemplaires.
Ils proviennent tous du plafond d’un immeuble situé rue Ettore Sacchi à Crémone où se trouvait au XVe siècle une résidence de la duchesse de Milan qui avait commissionné Bembo pour y faire des peintures décoratives.
Ce palais est ensuite devenu un monastère dit « de la Colombe », d’où le nom donné à cette série de closoirs démontés à la fin du XIXe siècle et dispersé dans les collections publiques et privées du monde.
Œuvre tardive du maître, cette série de closoirs a été produite dans les années 1460-1470 comme en témoignent les coupes de cheveux des jeunes hommes ainsi que les coiffures à cornes des demoiselles, consistant en deux petits chignons placés au niveau des oreilles et recouverts d’un voile tenu par une broche en guise de bijou.
Ces quatre portraits courtois cultivent un raffinement où se mêlent l’expression et l’intensité des regards avec la délicatesse des traits des visages.
Portée sur le sommet de la tête ou sur les cornes, une broche florale ornée d’un chérubin pare chaque portrait. Ce bijou en perles et en pierres précieuses était fréquent dans le troisième quart du XVe siècle sous le règne des ducs Visconti-Sforza de Milan.
Le fermoir surmonté d’un ange avait été choisi pour sa symbolique qui le rapprochait de la vertu et de la fidélité. Les broches portées par les jeunes hommes et femmes signifiaient leurs fiançailles. La présence du cherubino était synonyme d'amour conjugal. Les perles symbolisaient la chasteté, la pureté et la fécondité.


Portrait idéalisé d'une jeune homme de
la cour du duc de Milan

Le visage légèrement incliné, le jeune homme porte une chevelure bouclée et enroulée vers l’arrière. Il est vêtu d’un pourpoint sans manches. Le col et les manches étaient agrémentés de motifs en relief qui évoquaient les brocarts et les étoffes précieuses. Ces motifs se sont malheureusement dégradés avec le temps.
Le haut de son front est paré d’une broche florale à huit perles blanches et jaunes entourant une grosse perle noire. Un chérubin ailé surmonte le bijou.
Les yeux en amande du jeune homme sont finement ourlés par les paupières, les sourcils sont minces, le nez est long et droit et la bouche fine et petite. Le menton et le coup sont potelés pour répondre aux canons de beauté de l’époque. Un soin particulier a été porté aux modelés du visage, des rehauts rouges apportent un effet plus vivant au sujet et lui donnent un aspect juvénile.


La restauration des quatorze closoirs de Croissy

L’état dans lequel se trouvaient les closoirs est à l’origine de leur inscription au dispositif « Aide à la sauvegarde d’urgence d’objets d’art » du Département des Yvelines. Restaurés en 2014, certains portraits ont dû être légèrement retouchés à l’aquarelle.
En automne 2013, les quatorze closoirs ont été transportés à Paris dans l’atelier de la restauratrice d’art Ariel Bertrand. Après avoir été dépoussiérés puis  brossés pour être débarrassés des champignons, ils ont été traités avec un produit antifongique et anti-xylophage.


Le traitement des closoirs

Leur couche picturale terne et grise, difficilement réversible, a été nettoyée avec du Tri-Ammonium Citrate, permettant un léger effet décrassant mais non agressif. Après cette opération, une couche de protection de résine Paraloïd B 72 a été passée afin de préserver la couche picturale très sèche des agressions extérieures.
Cette intervention a permis aussi de « retendre » les motifs et de  saturer les couleurs.
L’état lacunaire très important de certains panneaux, principalement la série des personnages aux phylactères, était problématique. En 25 ans, tous les visages ont perdu les ombres et modelés, la carnation des chairs, les pilosités faciales et parfois l’ensemble des traits. Fallait-il les reconstituer en copiant les photographies de 1985 ?


La retouche archéologique des closoirs dégradés

Il a été décidé de procédé à des « retouches archéologiques » à l’aquarelle sur les visages effacés  afin d’unifier l’aspect de l’ensemble.
La retouche archéologique consiste à combler les lacunes par un dessin proche de l'original mais d’un ou deux tons plus clairs et surtout sans restitution détaillée du motif disparu. L’opération permet une meilleure lisibilité du portrait tout en rendant volontairement visibles les parties perdues et évitant ainsi le pastiche.


A l’occasion des Journées du Patrimoine en septembre 2014, les visiteurs ont pu découvrir les closoirs restaurés. Une exposition consacrée à leur histoire, « Visages du Quattrocento », a été présentée par les Archives de Croissy à cette occasion. Elle a été prolongée dans le hall du Nouveau Bâtiment de l’Espace Chanorier jusqu’en novembre 2014
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Sources :
Bonifacio Bembo (1420-1477) et les closoirs du monastère de La Colombe : étude stylistique et matérielle d’un cycle de peintures décoratives, mémoire de Master, 2012, Léa Guillaume-Gentil, Haute École des Arts de Berne,

Rapport de restauration des quatorze panneaux de la Chapelle Saint-Léonard de Croissy, Ariel Bertrand, Juliette Mertens, 2014,

Étude de quatorze panneaux ornant la tribune de la Chapelle Saint-Léonard de Croissy, Ariel Bertrand, Juliette Mertens, 2011,

Catalogue de l'exposition "Il colore dei volti" sur une série de closoirs de Bonifacio Bembo présentée à la Pinacoteca Ambrosiana de Milan, 2013, Isabella Marelli, Valeria Villa, Chiara Sotgia.