Félicie Trumeau et la Grenouillère

La Grenouillère ? Une affaire de femme !
En 1852, le véritable créateur de la Grenouillère ne fut pas comme on le dit souvent le père Seurin…. mais son épouse, Félicie Trumeau.
Portrait de la toute première entrepreneuse croissillonne.

 

Rien ne prédestinait Félicie à devenir un jour la patronne de la célèbre Grenouillère. Elle est née en 1823 à Bougival dans une vieille famille du village. Son grand-père, qui était arpenteur-juré, en a même été le maire de 1800 à 1816. D’ailleurs, du temps de Félicie, le bas de la rue principale de Bougival s’appelle rue Trumeau, c’est en partie l’actuelle rue du Général-Leclerc. Félicie est la dernière-née, elle a deux grandes sœurs. De petite taille, elle souffre d’une « déviation importante de la colonne vertébrale ».

En été 1847, elle rencontre lors du bal de la fête communale un jeune ouvrier originaire de Triel et employé depuis quelques semaines à Bougival. Le jeune homme, Pierre Crété, est pauvre et ne sait ni lire ni écrire ; Félicie a fréquenté l’école de filles et possède déjà quelques économies… Bossue mais dotée ! Les deux jeunes gens se marient à Bougival à l’automne suivant. Félicie est déjà enceinte. Leur contrat de mariage est significatif, lui n’apporte pratiquement que ses propres vêtements et effets mobiliers quand elle apporte un trousseau de 800 francs et pas moins de 1000 francs de terres. Le jeune couple s’installe en location dans le quartier de la Chaussée. Leur fille, Louise, y naît peu après.

Pierre Crété est employé chez Souvent, un des dix patrons pêcheurs que compte alors Bougival. Quelques mois plus tard, un des pêcheurs met en vente une maison qu’il possède à Croissy. Félicie a l’idée d’acheter ce bien. Elle hypothèque ses terres, s’endette, et le jeune couple s’installe à Croissy à la fin de l’année 1848. La maison est située à l’angle sud du carrefour de la grande rue et de la rue de l’abreuvoir. C’est une petite maison ancienne d’un seul étage et sans terrain mais bien placée, en plein cœur du bourg.
Pierre Crété s’établit pêcheur à Croissy. Félicie lui a acheté un bateau et un filet puis a payé la sous-location du droit de pêche sur le bras droit de la Seine vis-à-vis à Croissy. De son côté, elle s’improvise patronne de restaurant et marchande de vins. Dans la petite pièce du rez-de-chaussée, elle sert le vin des coteaux paternels de Bougival et les poissons pêchés par son mari, cuisinés en friture ou en matelote.


Mais quelques mois plus tard, en 1849, un terrible drame.
L’épidémie de choléra qui sévit depuis plusieurs semaines à Paris (20 000 morts) et dans la région arrive à Croissy : en quelques jours, on y relève plus de vingt décès. Pierre Crété meurt le soir du 2 juin. La mère de Félicie, venue l’aider, meurt à son tour le surlendemain… Pour Félicie, c’est le drame, elle se trouve à 25 ans, orpheline, veuve et mère d’une fillette d’à peine un an. 

Félicie rencontre à Bougival François Seurin, un jeune paysan de vingt ans (cinq ans de moins qu’elle), venu du fin fond de la Normandie et cherchant de l’emploi. Il ne sait manier ni le filet ni la nasse mais qu’importe, elle l’engage comme garçon pêcheur. Elle en a bien besoin car elle ne peut tenir son affaire toute seule.

La jeune veuve bossue l’émeut et… finalement il reste auprès d’elle. Ils se marient à Croissy en été 1850. Félicie est propriétaire de tout : la maison, le fond de commerce et le mobilier. L’année suivante, elle finance l’achat pour sept ans de la concession du bac nouvellement créé entre Rueil et Croissy. François, jusque-là seulement pêcheur, devient aussi passeur.
Après la mort du centaure Birot, Félicie a compris qu’elle pourrait faire de bonnes affaires en installant quelques cabines de bain et une buvette sur la digue reliant l’île de Croissy à celle de Chatou. C’est un terrain qui appartient à l’État. En mai 1852, une affiche de la mairie de Croissy annonce l’installation imminente de ce qui devient rapidement… la Grenouillère. Les années suivantes, l’établissement s’agrandit tout autour du « camembert » (petit ilot planté d’un arbre) avec l’aménagement des bains froids (une plage de 12 mètres de long), la construction d’un ponton abritant les bains chauds « chauffés au bois », un stand de tir, un kiosque où Félicie vend ses plats, ses boissons et loue des maillots et serviettes de bain, et enfin une large tente qui abrite tables et chaises.


A la belle saison, la Grenouillère attire une foule énorme de Parisien(ne)s. 



A gauche, de dos, la silhouette caractéristique de Félicie
Détail de l’Album des Canotiers, 17 mai 1860, Musée des Lettres et Manuscrits, collection particulière

La Grenouillère a un pied dans l’île mais aussi un autre dans le vieux Croissy.
Félicie et François ont acheté une maison au n°5 bis grande rue (détruite en 1968), maison qu’ils font surélever d’un étage et aménager en hôtel meublé, restaurant et débit de boissons. Il y a à l’arrière un jardin avec une belle terrasse et des tonnelles, un pavillon y est même construit pour abriter un billard. Ils achètent peu après la maison voisine du n°7. L’hôtel restaurant est ouvert toute l’année car la Grenouillère sur l’île ne fonctionne qu’en été. L’entreprise « SEURIN-TRUMEAU » emploie plusieurs salariés pour la cuisine et le service.
En 1853, le couple a un enfant, leur unique fils, Émile-Paul. 



L’hôtel restaurant Seurin-Trumeau, n°5 bis grande rue
Détail de l’Album des Canotiers, 13 mai 1860, Musée des Lettres et Manuscrits, collection particulière

Félicie apportant un plat dans la salle de l’hôtel restaurant, n°5 bis grande rue
Détail de l’Album des Canotiers, 22 juillet 1860, Musée des Lettres et Manuscrits, collection particulière

En 1859, un nouvel établissement, plus ambitieux, voit le jour : deux péniches sont amarrées sur les bords de l’île côté Rueil (l’une abrite une vaste salle de restauration, l’autre 34 cabines), une école de natation est créée, mais aussi un atelier de construction, location et réparation de canots, une quinzaine de petits chalets loués à la journée ou à la semaine. Ce sont les installations décrites par Guy de Maupassant et immortalisées par les peintres Claude Monet et Auguste Renoir en 1869. Cette année-là, la Grenouillère reçoit la visite imprévue de l’empereur Napoléon III, de l’impératrice et de la Cour. L’exclamation de Félicie, paniquée, est restée célèbre : « Ah, si j’attendais quelqu’un aujourd’hui, ce n’était pas vous ! »
Enfin, en 1879, Joseph Markowski, célèbre entrepreneur parisien de bals publics, lance sur le bateau-ponton la toute première édition du Bal de la Grenouillère. Le bal connaitra un vif succès tout au long des années 1880.


En-tête de facture, années 1860
Archives de Croissy, 4H6

Félicie a 58 ans quand, en 1881, le couple cède la Grenouillère à Alfred Saintard, un boulanger de la grande rue. Après près de trente ans passés à la tête de l’établissement, Félicie et son époux décident de quitter définitivement Croissy. Ils partent s’installer sur une autre île de la Seine, dans la banlieue nord de Paris.

Quelques années plus tard, devenue  veuve, Félicie s’est retirée dans son Bougival natal où elle décède à l’âge de 75 ans.

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Sources :

Archives de Croissy : fonds iconographique 2Fi, registres d’état civil 1E, recensements de population 1F, passage d’eau de la Grenouillère, 3O1.
Archives départementales des Yvelines : minutes de l’étude notariale de Bougival 3E4, minutes de l’étude notariale de Chatou 3E6, location de la digue de l’île de Croissy 3S1062, état civil de Bougival, 5Mi864-865bis.
Bibliothèque nationale de France / Gallica : Le Matin, 16 août 1898.
Musée des Lettres et Manuscrits : Album des canotiers 1859-1861, collection privée.

1840. L’île de Croissy, « Madagascar de la Seine »

L’île de Croissy dans les années 1840 ? Une île-jungle hantée par un centaure et peuplée de cannibales qui dévorent d’étranges côtelettes. Un âge légendaire qui prend brutalement fin avec le « Massacre des innocents ».

Depuis les temps immémoriaux du Moyen Âge, l’île de Croissy - insula de Cruce - est une île-prairie plus ou moins submergée par la Seine en hiver. Elle appartient aux villageois qui y laissent paître leurs troupeaux à la belle saison.
En 1788, le seigneur Chanorier achète l’île aux habitants en échange d’une rente qui leur permettra de construire une école. Aussitôt, il transforme les pâturages en forêt, y faisant planter « dans le genre pittoresque » un grand nombre d’arbres de diverses essences exotiques comme les catalpas. Il y fait aussi édifier un petit pavillon de repos dans lequel est aménagé « un salon agréablement décoré ».
Vers 1802, Napoléon souhaite acquérir l’île afin d’agrandir le domaine de la Malmaison. En vain. Chanorier veut conserver son île « aux beaux ombrages ».
Après la mort de Chanorier, l’île passe en 1807 au marquis d’Aligre, grande fortune et multipropriétaire en Ile-de-France. Dès lors, l’île est laissée à l’abandon : les massifs plantés par Chanorier forment progressivement une jungle inextricable.

C’est en 1838 que les premiers explorateurs parisiens découvrent cette île sauvage. A cette époque, les jeunes auteurs Eugène Labiche, Auguste Lefranc et Marc-Michel se réunissent souvent pour combiner leurs scénarios et échanger leurs rêves d'avenir dans la maison paternelle de Labiche à Rueil-Malmaison.
L’ile de Croissy étant située face à Rueil, ils la découvrent un jour dans une excursion qui n'avait guère pour but que la chasse aux idées théâtrales. Le dimanche suivant, le ban et l'arrière-ban des jeunes amis littéraires de Labiche sont convoqués à Rueil où le trio leur raconte les merveilles de l’île déserte. Une excursion est aussitôt votée par acclamations et la joyeuse bande explore les lieux. Parmi eux, Édouard Thierry, Emmanuel Gonzalès, Auguste Lireux, Albéric Second, Auguste Maquet et Molé-Gentilhomme


L'île de Croissy vue depuis la rive de Rueil en 1820.
Gravure de Charles Heath d'après un dessin de Robert Batty.
Archives de Croissy, 2Fi24

Ce secret bien gardé ne tarde pas à parvenir jusqu’aux oreilles des jeunes peintres romantiques et paysagistes de la capitale. Certains d’entre eux, en quête de dépaysement et d’inspiration, viennent s’y installer à la belle saison : Louis Français, Célestin Nanteuil avec sa barque « la grenouille », Henri Baron, les frères Armand et Adolphe-Pierre Leleux. L’ancien pavillon Chanorier est rapidement recouvert de fresques.

L’île offre tous les aspects d'une forêt vierge : les arbres y confondent leurs branchages désordonnés ; les lierres et les liserons rendent les fourrés inabordables.
L’imagination des jeunes auteurs n’a plus de bornes pour chanter son pittoresque. « Lieu paradisiaque », « Éden plein d’ombre, de fraîcheur, de mystère et de poésie », « Eldorado inconnu du vulgaire, et qui ne prodigue ses trésors qu’au rêveur ou au philosophe », « patrie inaliénable du paysagiste et du romancier », « elle ressemble aux forêts vierges du Brésil et aux îles vierges du Mississipi ».
Tout au long des années 1840, ce « Madagascar de la Seine » est peuplé en été d’une population qui y a transplanté « les mœurs faciles des îles de l’Océanie ».

Les jeunes parisiens y adoptent le « costume rudimentaire qui caractérise surtout les peuplades sauvages. Il fallait bien se baigner, et on ne se baigne pas en paletot ».
Quelques pêcheurs égarés dans ces parages les contemplent avec effroi, et le bruit se répand à Chatou et à Rueil qu’une tribu de sauvages nus existe dans l’île de Croissy et s’y livre à des festins cannibales.
« Il n’y avait d’autres ressources à une demi-lieue à la ronde que les côtelettes du centaure Biro. Le centaure Biro était un être qui s’appelait naïvement Biro mais que les peintres avaient immédiatement surnommé le centaure sans qu’on ait jamais pu savoir pourquoi […]. Il jouissait d’une barque à l’aide de laquelle il transportait dans l’île des côtelettes dont il a emporté le secret avec lui. Elles étaient longues de plus d’un pied et composées de grands nerfs plutôt que de chair, il fallait que le centaure Biro se fît faire des moutons exprès pour lui ».
Le « centaure » est en fait le pêcheur et marchand de vins Jacques Mantion, surnommé Biro par les villageois, et qui monnaie le passage pour l’île pour quelques sous.

Après la mort du marquis d’Aligre en 1847, ses héritiers font abattre une grande partie des arbres de l’île. Les jeunes artistes assistent impuissants à la destruction de leur repaire légendaire. Le peintre Théodore Rousseau en témoigne dans une toile opportunément nommée « Le Massacre des innocents ». 


Théodore Rousseau, "Abattage d'arbres dans l'île de Croissy ou le Massacre des innocents", 1847.
Collection Mesdag, La Haye, Inv. HWM293
Vente des stères de bois de l'île de Croissy.
Annonce parue dans Le Constitutionnel, 19 novembre 1849. BNF Gallica

Le centaure Biro meurt « mordu par un chien enragé ». Son fils et successeur le suit peu après, « noyé en voulant repêcher un parisien ».
L’île déboisée est divisée en quatre lots avant d’être achetée par Louis-Didier Péron, un ancien notaire parisien qui est aussi le maire de Croissy depuis un an.

Plan de l'île de Croissy lors de la vente de 1849.
En haut, côté Rueil, en bas, côté Croissy.
Archives de Croissy, 3T390

Le « Madagascar de la Seine » et ses légendes n’est plus. Tout au long du XIXe siècle, les auteurs ne vont cesser d’évoquer avec nostalgie l’âge d’or de l’île.
« M. d’Aligre mourut, dès lors plus de ruines, plus de forêt vierge », « un propriétaire soigneux l’a peignée, sablée et arrangée en jardin anglais avec défense de pénétrer dans les plates-bandes sous toutes les peines portées par la loi », « elle a bien encore des saules et des peupliers mais la manie de la spéculation l’a mise aux enchères. On l’a déchiquetée en lots. L’île de Croissy a perdu son originalité première, il ne lui reste plus que le souvenir ».

Et surtout, c’est l’aspect désormais marchand du lieu qui navre les artistes et les poètes. En 1851, le couple François Seurin et Félicie Trumeau, lui pêcheur et nouveau passeur de l’île, elle marchande de vins dans la grande rue, flaire l’occasion de faire des affaires sur l’île. « Des spéculateurs ont remplacé Biro. Ils servent maintenant des fritures et des œufs durs à la carte et ont établi des bains à quatre sous pour le grand monde ».
Le pavillon Chanorier cède donc la place aux installations précaires de la Grenouillère : « Notre dernière masure, ils l’ont transformée en palais de carton, ils ont effacés nos fresques sous le badigeon ».

La création de la Grenouillère en 1852 avec sa plage, ses cabanes et ses paillotes sur la digue ouvre un nouveau chapitre, celui de l’exploitation commerciale du site. L’île de Croissy restera cependant toujours prisée par les peintres et les romanciers… mais c’est une autre histoire (à suivre).


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Sources :
Archives de Croissy, fonds iconographique, 2 Fi,
Archives de Croissy, registres d’état civil, 1E,
Archives de Croissy, recensements de la population, 1F,
Archives de Croissy, acquisition de la maison Mantion, 1849, 2M10,
Archives de Croissy, lotissement d’Aligre, 1849, 3T390,
Archives de Croissy, L’Illustration, 7 octobre 1848, PER,
Archives départementales des Yvelines, minutes de l’étude notariale de Chatou, 3 E 6/12-13,
Archives départementales des Yvelines, vente du domaine de Croissy, 1807, 3UVers716,
Le Constitutionnel, 19 novembre 1849, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Le Constitutionnel, 12 septembre 1853, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Le Journal des Débats, 12 septembre 1853, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Le Journal amusant, 23 juillet 1859, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Le Petit Journal, 29 juillet 1869, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Gil Blas, 21 août 1886, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Le Figaro, 25 août 1886, Bibliothèque nationale de France, Gallica.