1840. L’île de Croissy, « Madagascar de la Seine »

L’île de Croissy dans les années 1840 ? Une île-jungle hantée par un centaure et peuplée de cannibales qui dévorent d’étranges côtelettes. Un âge légendaire qui prend brutalement fin avec le « Massacre des innocents ».

Depuis les temps immémoriaux du Moyen Âge, l’île de Croissy - insula de Cruce - est une île-prairie plus ou moins submergée par la Seine en hiver. Elle appartient aux villageois qui y laissent paître leurs troupeaux à la belle saison.
En 1788, le seigneur Chanorier achète l’île aux habitants en échange d’une rente qui leur permettra de construire une école. Aussitôt, il transforme les pâturages en forêt, y faisant planter « dans le genre pittoresque » un grand nombre d’arbres de diverses essences exotiques comme les catalpas. Il y fait aussi édifier un petit pavillon de repos dans lequel est aménagé « un salon agréablement décoré ».
Vers 1802, Napoléon souhaite acquérir l’île afin d’agrandir le domaine de la Malmaison. En vain. Chanorier veut conserver son île « aux beaux ombrages ».
Après la mort de Chanorier, l’île passe en 1807 au marquis d’Aligre, grande fortune et multipropriétaire en Ile-de-France. Dès lors, l’île est laissée à l’abandon : les massifs plantés par Chanorier forment progressivement une jungle inextricable.

C’est en 1838 que les premiers explorateurs parisiens découvrent cette île sauvage. A cette époque, les jeunes auteurs Eugène Labiche, Auguste Lefranc et Marc-Michel se réunissent souvent pour combiner leurs scénarios et échanger leurs rêves d'avenir dans la maison paternelle de Labiche à Rueil-Malmaison.
L’ile de Croissy étant située face à Rueil, ils la découvrent un jour dans une excursion qui n'avait guère pour but que la chasse aux idées théâtrales. Le dimanche suivant, le ban et l'arrière-ban des jeunes amis littéraires de Labiche sont convoqués à Rueil où le trio leur raconte les merveilles de l’île déserte. Une excursion est aussitôt votée par acclamations et la joyeuse bande explore les lieux. Parmi eux, Édouard Thierry, Emmanuel Gonzalès, Auguste Lireux, Albéric Second, Auguste Maquet et Molé-Gentilhomme


L'île de Croissy vue depuis la rive de Rueil en 1820.
Gravure de Charles Heath d'après un dessin de Robert Batty.
Archives de Croissy, 2Fi24

Ce secret bien gardé ne tarde pas à parvenir jusqu’aux oreilles des jeunes peintres romantiques et paysagistes de la capitale. Certains d’entre eux, en quête de dépaysement et d’inspiration, viennent s’y installer à la belle saison : Louis Français, Célestin Nanteuil avec sa barque « la grenouille », Henri Baron, les frères Armand et Adolphe-Pierre Leleux. L’ancien pavillon Chanorier est rapidement recouvert de fresques.

L’île offre tous les aspects d'une forêt vierge : les arbres y confondent leurs branchages désordonnés ; les lierres et les liserons rendent les fourrés inabordables.
L’imagination des jeunes auteurs n’a plus de bornes pour chanter son pittoresque. « Lieu paradisiaque », « Éden plein d’ombre, de fraîcheur, de mystère et de poésie », « Eldorado inconnu du vulgaire, et qui ne prodigue ses trésors qu’au rêveur ou au philosophe », « patrie inaliénable du paysagiste et du romancier », « elle ressemble aux forêts vierges du Brésil et aux îles vierges du Mississipi ».
Tout au long des années 1840, ce « Madagascar de la Seine » est peuplé en été d’une population qui y a transplanté « les mœurs faciles des îles de l’Océanie ».

Les jeunes parisiens y adoptent le « costume rudimentaire qui caractérise surtout les peuplades sauvages. Il fallait bien se baigner, et on ne se baigne pas en paletot ».
Quelques pêcheurs égarés dans ces parages les contemplent avec effroi, et le bruit se répand à Chatou et à Rueil qu’une tribu de sauvages nus existe dans l’île de Croissy et s’y livre à des festins cannibales.
« Il n’y avait d’autres ressources à une demi-lieue à la ronde que les côtelettes du centaure Biro. Le centaure Biro était un être qui s’appelait naïvement Biro mais que les peintres avaient immédiatement surnommé le centaure sans qu’on ait jamais pu savoir pourquoi […]. Il jouissait d’une barque à l’aide de laquelle il transportait dans l’île des côtelettes dont il a emporté le secret avec lui. Elles étaient longues de plus d’un pied et composées de grands nerfs plutôt que de chair, il fallait que le centaure Biro se fît faire des moutons exprès pour lui ».
Le « centaure » est en fait le pêcheur et marchand de vins Jacques Mantion, surnommé Biro par les villageois, et qui monnaie le passage pour l’île pour quelques sous.

Après la mort du marquis d’Aligre en 1847, ses héritiers font abattre une grande partie des arbres de l’île. Les jeunes artistes assistent impuissants à la destruction de leur repaire légendaire. Le peintre Théodore Rousseau en témoigne dans une toile opportunément nommée « Le Massacre des innocents ». 


Théodore Rousseau, "Abattage d'arbres dans l'île de Croissy ou le Massacre des innocents", 1847.
Collection Mesdag, La Haye, Inv. HWM293
Vente des stères de bois de l'île de Croissy.
Annonce parue dans Le Constitutionnel, 19 novembre 1849. BNF Gallica

Le centaure Biro meurt « mordu par un chien enragé ». Son fils et successeur le suit peu après, « noyé en voulant repêcher un parisien ».
L’île déboisée est divisée en quatre lots avant d’être achetée par Louis-Didier Péron, un ancien notaire parisien qui est aussi le maire de Croissy depuis un an.

Plan de l'île de Croissy lors de la vente de 1849.
En haut, côté Rueil, en bas, côté Croissy.
Archives de Croissy, 1Q33

Le « Madagascar de la Seine » et ses légendes n’est plus. Tout au long du XIXe siècle, les auteurs ne vont cesser d’évoquer avec nostalgie l’âge d’or de l’île.
« M. d’Aligre mourut, dès lors plus de ruines, plus de forêt vierge », « un propriétaire soigneux l’a peignée, sablée et arrangée en jardin anglais avec défense de pénétrer dans les plates-bandes sous toutes les peines portées par la loi », « elle a bien encore des saules et des peupliers mais la manie de la spéculation l’a mise aux enchères. On l’a déchiquetée en lots. L’île de Croissy a perdu son originalité première, il ne lui reste plus que le souvenir ».

Et surtout, c’est l’aspect désormais marchand du lieu qui navre les artistes et les poètes. En 1851, le couple François Seurin et Félicie Trumeau, lui pêcheur et nouveau passeur de l’île, elle marchande de vins dans la grande rue, flaire l’occasion de faire des affaires sur l’île. « Des spéculateurs ont remplacé Biro. Ils servent maintenant des fritures et des œufs durs à la carte et ont établi des bains à quatre sous pour le grand monde ».
Le pavillon Chanorier cède donc la place aux installations précaires de la Grenouillère : « Notre dernière masure, ils l’ont transformée en palais de carton, ils ont effacés nos fresques sous le badigeon ».

La création de la Grenouillère en 1852 avec sa plage, ses cabanes et ses paillotes sur la digue ouvre un nouveau chapitre, celui de l’exploitation commerciale du site. L’île de Croissy restera cependant toujours prisée par les peintres et les romanciers… mais c’est une autre histoire (à suivre).


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Sources :
Archives de Croissy, fonds iconographique, 2 Fi,
Archives de Croissy, registres d’état civil, 1E,
Archives de Croissy, recensements de la population, 1F,
Archives de Croissy, acquisition de la maison Mantion, 1849, 2M10,
Archives de Croissy, succession d’Aligre, 1847-1851, 1Q33,
Archives de Croissy, L’Illustration, 7 octobre 1848, PER,
Archives départementales des Yvelines, minutes de l’étude notariale de Chatou, 3 E 6/12-13,
Archives départementales des Yvelines, vente du domaine de Croissy, 1807, 3UVers716,
Le Constitutionnel, 19 novembre 1849, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Le Constitutionnel, 12 septembre 1853, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Le Journal des Débats, 12 septembre 1853, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Le Journal amusant, 23 juillet 1859, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Le Petit Journal, 29 juillet 1869, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Gil Blas, 21 août 1886, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Le Figaro, 25 août 1886, Bibliothèque nationale de France, Gallica.

1890 : le Paraguay s’installe à la Grenouillère

Le pavillon du Paraguay. Chromo publicitaire, 1889.
Archives de Croissy, 4Fi2349.
L’Exposition universelle de 1889 à Paris est surtout connue pour la Tour Eiffel… mais saviez-vous qu’un des pavillons de l’Exposition fut démonté et reconstruit à l’identique à Croissy ?

Dans la nuit du 20 octobre 1889, un terrible incendie ravage complètement la Grenouillère. Le célèbre bateau-ponton et la longue péniche amarrée avec ses dizaines de cabines sont anéantis par le feu.
Quelques mois plus tard, le nouveau propriétaire de l’établissement, Louis Saintard, obtient les autorisations pour transférer sur l’île « un des pavillons exotiques qui figuraient à l’Exposition universelle ».
Ouverte au public à partir de juin 1890, la nouvelle Grenouillère n’a plus aucun rapport avec les installations détruites par le feu et jadis immortalisées par Claude Monet et Auguste Renoir.


La nouvelle Grenouillère, vers 1905. Archives de Croissy, 4Fi2111.

Depuis la fin du XXe siècle, la tradition locale rapporte que Saintard aurait réutilisé le pavillon suédois de l’Exposition universelle de 1889. La simple comparaison des photographies de ce pavillon avec celles de la nouvelle Grenouillère pose problème : les bâtiments ne se ressemblent absolument pas. Cette différence a souvent été justifiée par la liberté que Saintard aurait prise en reconstruisant à son goût l’édifice et en n’en utilisant que certains matériaux.
Mais le pavillon de la Suède fut remonté en 1890 à… Bagnoles-de-l’Orne pour Georges Hartog, le directeur des thermes. C’est l’actuel chalet suédois visible au n°2 boulevard Albert Christophe de cette petite station thermale.
L’examen attentif des photographies et des gravures des différents pavillons de l’Exposition universelle de 1889 nous permet d’identifier formellement l’origine des constructions en bois de la nouvelle Grenouillère.
C’est le pavillon du Paraguay qui a été démonté puis remonté intégralement par Saintard sur l’île de Croissy.
On est bien loin d’un chalet scandinave !

A gauche, le pavillon du Paraguay lors de l'Exposition universelle. Photo collection Worldfairs.
A droite, le même pavillon remonté à la Grenouillère. Archives de Croissy, 4Fi2111 (détail).

Le pavillon de la république du Paraguay a été construit sur le Champs-de-Mars par les frères Moreau, entrepreneurs serruriers et spécialistes des constructions démontables pour les colonies. Il est composé de trois éléments : un pavillon octogonal de 50 m², un pavillon rectangulaire de 100 m² accolé au premier et une tourelle de 9 m² haute de 15 mètres. Ces trois éléments, d’un seul niveau, sont constitués de panneaux en bois montés sur une armature en fer.


Le pavillon du Paraguay et son mirador lors de l'Exposition universelle.
Gravure extraite du Livre d'or de l'Exposition de 1889. Archives de Croissy, 2Fi22.

Les architectes se sont inspirés des motifs architecturaux paraguayens : « Les deux pavillons reproduisent dans leurs colonnes légères et d’un aspect un peu étrange, mi-palmiers, mi-torses ; dans les ogives capricieuses des portes ; dans les toitures avancées et découpées ; soit des détails empruntés aux églises de Villarrica et d’Itá, soit à d’autres monuments élevés pendant la domination espagnole. Quant à la tourelle, dont les principaux détails sont traités comme de la menuiserie d’art, c’est une élégante copie du mirador qui surmonte au Paraguay toutes les haciendas isolées en rase campagne. »

Le pavillon paraguayen est la seule installation prête le jour de l’inauguration officielle de l’Exposition universelle, le 5 mai 1889. Après cinq mois d’ouverture et plus de 32 millions de visiteurs, l’Exposition ferme ses portes le 31 octobre 1889.
Il était initialement prévu que le pavillon soit démonté à la fin de l’Exposition et expédié au Paraguay, dans la capitale Asuncion, pour y servir de lieu d’exposition des produits français. Lors de la mise en vente des différentes constructions éphémères, c’est Louis Saintard qui le rachète pour le remonter, quasiment en l’état, sur l’île de Croissy en juin 1890.

Le pavillon octogonal et le pavillon rectangulaire sont percés de larges baies vitrées qui n’existaient pas dans la disposition initiale.

A gauche, le pavillon octogonal lors de l'Exposition. Photo collection Worldfairs.
A droite, le même pavillon à la Grenouillère vers 1920. Archives de Croissy, Fonds Famille Saint-Léger, 1Z3.

Le mirador, réduit d’un niveau, est reconstruit légèrement à l’écart pour être transformé en portique à balançoire.


A  gauche, le pavillon octogonal. A droite, le mirador raccourci d'un niveau.
Archives de Croissy, 4Fi2115.

Les éléments du niveau supprimé du mirador ont été réutilisés comme portiques d’entrée du site de la Grenouillère : un à l’embarcadère côté Croissy, un autre à l’entrée sud de l’établissement en venant de Bougival.

A gauche, le portique de l'embarcadère côté Croissy, Archives de Croissy, 4Fi1097.
A droite, le portique d'entrée de la Grenouillère, Archives de Croissy, 4Fi2123.

Carte publicitaire du début du XXe siècle. Archives de Croissy, 4Fi681.

Pendant près de quarante ans, la nouvelle Grenouillère accueille à la belle saison des milliers de visiteurs, principalement des Parisiens.
En 1913, Louis Saintard a cédé l’établissement à un restaurateur parisien, Michel Saint-Léger.
En 1929, avec les expropriations sur l’île pour faciliter l’élargissement du bras navigable de la Seine, Michel Saint-Léger est contraint de démonter à ses frais toutes les installations. C’est la fin de la Grenouillère… et de son pavillon paraguayen. Vermoulus par le temps, ses matériaux firent vraisemblablement la joie de l’entreprise de démolition.


Entre temps, un autre pavillon de l’Exposition Universelle de 1889, œuvre du célèbre architecte Charles Garnier, a été lui aussi remonté quelque part à Croissy. Mais… c’est une autre histoire (à suivre).


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Sources :
Archives de Croissy, fonds iconographiques 2 Fi et 4 Fi,
Archives de Croissy, matrice cadastrale des propriétés bâties, 1882-1910, 1 G 7,
Archives de Croissy, aménagement du bras droit de la Seine, 1924-1932, 3 O 3,
Archives départementales des Yvelines, île de Croissy : location de terrains, 1858-1923, 3 S 981 et 3 S 1062,
Le Génie civil, revue générale des industries françaises et étrangères, numéros du 5 janvier et 4 mai 1889, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Le Monde Illustré, 19 octobre 1889, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Le Moniteur de l’Exposition de 1889, numéro du 26 mai 1889, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
L’Exposition chez soi, 1889, Bibliothèque nationale de France, Gallica,
Exposition universelle de Paris de 1889,
Worldfairs.


Croissy a des soucis... mais aussi de belles espérances

Article paru dans LIntransigeant le 19 avril 1932 :

Le train met à peine une demi-heure pour franchir la distance qui sépare la capitale de Croissy, cité mi rurale, mi résidentielle, assise sur les bords de la Seine, devant Bougival.

L'Intransigeant - 19 avril 1932

Des chemins en mauvais état

Nous avons parcouru le chemin qui mène de la gare de Chatou au centre de Croissy. Au cours de cette promenade forcée - puisqu’il n’y a pas dans Croissy de service d’autobus à départs fréquents - nous avons pu constater que les rues, sans être envahies par la boue, avaient grand besoin d’être aménagées. Certains trottoirs ne sont formés que par des amas de terre entassés !
Le problème de la voirie est sans doute celui qui revêt le plus d’importance dans la petite ville où, depuis ces dernières années, d’importants travaux d’aménagement ont été effectués. En tout dernier lieu, la municipalité que préside M. Meynot, a pu faire poser un réseau d’égouts qui a coûté 2 millions 500 000 francs. Les travaux sont terminés depuis huit jours.
Ainsi parmi les localités qui comptent moins de 4.000 habitants, Croissy aura été une des premières villes de Seine-et-Oise complètement assainies.

La menace des inondations

La commune serait donc relativement heureuse et favorisée si le danger des inondations ne pesait lourdement sur elle. Cet hiver, un temps exceptionnel a laissé les riverains des bords de la Seine dans une tranquillité relative ; il n’en est pas, hélas, souvent ainsi. Comme les habitants de Bougival, ceux de Croissy n’ont qu’une confiance très limitée dans les travaux d’aménagement de la Seine exécutés il y a quelques mois. Il est assurément difficile, dans ce domaine, d’apporter de complètes améliorations.

Un quartier de mal-lotis

Croissy, où se trouvent encore de nombreux maraîchers, a échappé par miracle à l’épidémie des lotissements qui s’est fait rudement sentir dans la région parisienne. Un seul lotissement y existe. Il pourrait bénéficier des avantages de la loi Sarraut. « Malheureusement, nous a dit le secrétaire général de la mairie, nous rencontrons de grosses difficultés en ce qui concerne la constitution du syndicat, les habitants de ce petit quartier n’arrivant pas à se mettre d’accord.»
Nous l’avons visité le lotissement qui se trouve non loin de la Seine, rue Augier prolongée (NDLR : actuelle rue Paul-Déroulède et ses rues adjacentes). Les habitants n’y sont pas heureux. Ils manquent d’eau potable ; leurs chemins sont à peine tracés. Il faut espérer que les mal-lotis parviendront enfin à se constituer en association pour bénéficier d’une loi généreuse.

L'actuelle rue Paul-Déroulède

Des classes dans des baraques en bois

La population de Croissy est passée de 2 000 habitants en 1914 à 3 582 en 1931. Cet accroissement a eu sa répercussion sur la population scolaire qui s’est trouvée brusquement accrue. Il a fallu parer au plus pressé. Une classe et une garderie ont été installées dans un bâtiment en bois où l’été les enfants souffrent de la chaleur.
Une telle situation ne pouvait durer. Il a fallu prendre des dispositions. La construction d’un groupe scolaire dans le parc de la mairie a été décidée. Les plans sont terminés et le dossier du projet a été remis aux services de la préfecture de Seine-et-Oise. Le nouveau groupe sera affecté aux filles, l’ancien groupe scolaire des filles deviendra celui des garçons, et ce dernier sera transformé en école maternelle (NDLR : ce projet restera sans suite).


Les bâtiments provisoires dans le parc Leclerc (parc de la mairie)

Des projets

Le maire a par ailleurs nombre de projets. Il voudrait notamment agrandir le bureau de poste, insuffisant, et transformer la mairie installée dans une ancienne villa. Mais pour réaliser ces projets, les ressources font défaut.
La municipalité de Croissy a tourné alors ses regards vers l’établissement de son plan d’aménagement. Elle a l’intention de le faire mettre à l’étude dès maintenant. Les communes y sont d’ailleurs, depuis peu, obligées par la loi sur l’aménagement de la région parisienne, mais aucune date n’a encore été fixée. Ce plan est nécessaire et ménagera l’avenir de cette cité qui doit demeurer ce qu’elle est : une des villes les plus agréables de la région parisienne.
Croissy offre, en outre, l’avantage de posséder une distribution d'eau qui rend jalouses bien des agglomérations moins bien partagées. La nappe d’eau de Croissy qui alimente la commune permet d’alimenter également une vingtaine de communes environnantes. C’est là un avantage réel et important pour l'avenir.

Gilbert Fretin.


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Source :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7936280/f7.item

Croissy et le football

Les Croissillons et le ballon rond ? Une longue histoire commencée il y a plus de cent ans.

Les « blancs et rouges », la toute première équipe de football (Jeunesse de Croissy) voit le jour à l’automne 1912. Lors de son 3e match le 17 novembre 1912, le club reçoit Poissy sur son terrain situé sur l’île de la Grenouillère (emplacement de l'actuel golf).
Au final, victoire 3-0 pour Croissy !

L'équipe de football en 1913

Reconstituée quatre ans après la fin de la guerre de 1914-1918, une nouvelle équipe des « blancs et rouges » débute le 5 novembre 1922... en battant Argenteuil 6 à 0.
En mars 1926, avec les travaux d’aménagement de la Seine, le stade de la Grenouillère disparaît et, faute de terrain, l’équipe de football est dissoute... après avoir disputé 50 matchs dont 28 victoires !
Le football croissillon redémarre en 1933 avec la création par André Amisse et Fernand Hostachy (futur maire) du Club athlétique de Croissy. Les footballeurs s’entraînent et jouent dans un stade aménagé à la sablière La Séquanaise… à l’emplacement de l’actuel parc omnisports !
Malheureusement, La Séquanaise reprend son terrain en 1937 : sans stade, le petit club disparaît.
Une nouvelle équipe de football, l’Étoile sportive ouvrière, prend la relève. Faute de terrain, le club s’entraine et joue au stade de l’asile au Vésinet (rue de Verdun, aujourd’hui détruit). Outre l’équipe fanion, le club compte aussi une équipe de minimes. Mais comme en 1914, la mobilisation de 1939 sonne le glas du football à Croissy.


L'équipe de l'Étoile sportive ouvrière à la veille de la guerre

Après la Libération, le football croissillon prend son essor avec l’aménagement du parc du château en parc des sports. Le nouvel équipement est inauguré en septembre 1947 par un match opposant l’équipe de l’Étoile sportive ouvrière à l’équipe belge du RCS Verlaine.
Quelques mois plus tard, en mars 1948, l’Étoile sportive ouvrière fusionne avec une association éphémère, le Sporting Club, et donne naissance à l’Union Sportive de Croissy (USC).
C‘est le début de la saga des Verts (de Croissy) marquée par l’organisation en juin 1949 de son premier grand tournoi international annuel au parc du château.
« L’USC est un de ces sympathiques petits clubs qui ont, chevillé au corps, l’esprit sportif. Avec des moyens réduits, il a pu aménager son stade, recruter des joueurs et faire une excellente saison » commente Le Figaro en octobre 1956. Cette année-là, le challenge de football du Figaro a été décerné à l’USC, sélectionnée parmi les 220 clubs de la Seine-et-Oise et de la Seine-et-Marne !
En effet, après huit années d’existence, l’USC compte une centaine de licenciés et s’est rapidement développée : création d’équipes réserve, minimes et cadets, organisation annuelle d’un tournoi international à la Pentecôte et montée de l’équipe fanion en première division de la Ligue de Paris.
En 1964, l’équipe fanion monte en division d’honneur de la Ligue de Paris ! C’est l’âge d’or du petit club USC qui compte alors 120 licenciés. Le stade du parc du château fait régulièrement la "une" de la presse sportive régionale.

En 1959 (extrait du Courrier républicain)

En 1974, l’aménagement d'un parc omnisports au chemin de ronde (deux terrains de football et un bâtiment vestiaire) donne une nouvelle impulsion au football croissillon.
Même si l’équipe fanion de l'USC rétrograde en première division de la Ligue de Paris après dix années en division d’honneur… le club se développe rapidement et compte dès 1975 plus de 200 licenciés répartis en 13 équipes. Tous participent au championnat de la Ligue de Paris et l’équipe première de chaque catégorie participe aux Coupe de France, Coupe de Paris, Coupe Gambardella, Coupe des Yvelines.
En 1985, après dix années en première division, l’équipe fanion de l'USC est la grande championne du district des Yvelines. Les Verts remontent en division d’honneur de la Ligue de Paris.
L'année suivante, le parc omnisports fait peau neuve avec l’aménagement du terrain d’honneur et des tribunes.


Le parc omnisports en 1990

A partir de 1990, l’équipe fanion redescend en première division mais la vie du club reste toujours intense : toutes les équipes participent aux matchs de championnat du district des Yvelines, de la Ligue de Paris et aux différentes coupes.

Les commerces : le 21 boulevard Hostachy

Édifiée en 1864 à l’époque de l’urbanisation du boulevard, la maison du n°21 a été construite pour une famille de maraîchers, les Vaillant, qui ont par la suite donné leur nom à la rue voisine. Leur fille et son époux, le jardinier Pierre Priovide, décident alors d’ouvrir un commerce au rez-de-chaussée : un débit de tabac avec une cuisine et trois salles de restauration. On y trouve aussi, en location, une grande salle pour les réunions et les banquets à l’étage ainsi qu’une salle de bal dans la cour à l’arrière. C’est aujourd’hui l’un des rares commerces croissillons dont l’activité est restée inchangée depuis le XIXe siècle.
En 1882, la Maison Priovide change de propriétaire et devient Maison Papillon puis Café de la Mairie en 1887. Dix ans plus tard, c’est Charles Tabut, un ancien cocher parisien, qui reprend le fonds de commerce. L’enseigne TABUT peinte sur la façade d’un débit de boissons fait sourire bien des passants… 


La Maison Tabut vers 1900

A son décès en 1901, un inventaire détaillé des marchandises est effectué. Côté tabac, on trouve plus de 35 kilos de cigares (Londrès, Favoritos), de cigarillos et de tabac de toute sorte à rouler ou à priser. Côté bar, 689 litres de vins et spiritueux en tonneaux ou barils, dont 100 litres d’absinthe. On répertorie aussi 416 bouteilles de vin rouge, 153 de vin blanc, 13 de Champagne et seulement 10 cannettes de bière et... 9 bouteilles d’eau ou de limonade.

Dans les années 1930 la salle à l’arrière fut aménagée en salle de cinéma. On y projetait trois séances en fin de semaine.
Une quinzaine de propriétaires se sont succédé tout au long du XXe siècle, parmi eux, les familles Souty, Bourachot, Jérémias, Trocellier.






En 1963, une terrasse couverte est construite à l’avant sur le trottoir. Elle est agrandie en 1988 quand l’établissement devient Les Impressionnistes.


Enfin, en 2012, le café-restaurant et son point presse-jeux-tabac ont fait peau neuve, soit près de 150 ans après l'ouverture de l'établissement !


 

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Sources :
Archives municipales, registre des patentes, 2 F 4,
Archives municipales, recensements de population, 1 F 1-2,
Archives municipales, inscriptions au registre du commerce, 2 F 1-2,
Archives municipales, factures à en-tête, 2 F 3,
Archives municipales, autorisations d’urbanisme, 3 T,
Archives municipales, magazines et guides pratiques, 1 Per,
Archives municipales, fonds iconographique, 4 Fi.

Une usine à gaz à Croissy, 1869

En cette période de plein essor de la révolution industrielle, une grande usine à gaz a failli voir le jour en bordure de la rue des ponts. Situés à l’entrée de la ville, trois gros gazomètres et un hall surmonté d’une haute cheminée auraient été les premiers éléments visibles pour les passants et visiteurs arrivant à Croissy par le pont de Bougival. Quel accueil !

Une usine à gaz au XIXe siècle

Tout commence en 1868. Sous la pression des habitants, et plus particulièrement des nombreux Parisiens en villégiature, la municipalité décide de doter la commune d’un réseau d’éclairage public. L’électricité n’étant pas encore à l’ordre du jour à cette époque, ce sont donc des becs de gaz qui devront assurer l’éclairage nocturne des principales rues de la ville. Un contrat de concession est signé en été 1868 avec une entreprise de la capitale, la Société du Gaz Général de Paris (Hugon & Cie) dont les usines sont situées dans le XIe arrondissement et à Issy-les-Moulineaux et Courbevoie. Les élus espèrent que Croissy sera enfin éclairée avant l’arrivée de l’hiver… mais les mois passent et au printemps suivant, toujours pas de travaux : ni tranchées, ni canalisations, ni lanternes en vue.
En mai 1869, le maire apprend que le concessionnaire a sollicité le préfet pour la construction d’une nouvelle usine au sud de la commune afin de produire et assurer la distribution du gaz de houille pour l’éclairage de Croissy et de Bougival.
Évidemment, le projet provoque un tollé, tout particulièrement chez les propriétaires des belles villas qui éclosent depuis une douzaine d’années le long des berges toutes proches. Une enquête publique est ouverte à la mairie. On y découvre que le concessionnaire vient d’acheter un terrain de 115 mètres de long et 25 mètres de large au bord de la rue des ponts, dans la partie située entre l’avenue Augier et l’impasse de la Haute-Pierre.


En rouge, l'emplacement du projet d'usine à gaz

Un plan du futur site industriel est annexé au dossier d’enquête. Les trois immenses carcasses métalliques circulaires des gazomètres nécessaires au stockage du gaz et la haute cheminée se verront de très loin et formeront des repères incontournables dans le paysage.

Plan de l'usine à gaz, à l'angle de la rue des ponts et de l'avenue Augier

Les réactions ne tardent pas. Que reproche-t-on au projet ? D’abord sa proximité immédiate avec près de trente propriétés édifiées le long de la Seine et destinées à la villégiature de la bourgeoisie de la capitale :
« La création d’une usine à gaz arrêterait toute construction, tout achat de terrains et y déprécierait la valeur de la terre. Le fonctionnement de cette usine servirait à rejeter sur Le Vésinet toutes les chances d’avenir du pays. Le voisinage de cette usine effraierait les habitants, compromettrait la sécurité des maisons voisines et éloignerait les personnes qui viennent chaque année les habiter ».
En effet, si la dévalorisation des propriétés et les risques d’explosion inquiètent, ce sont surtout les effets de la pollution qui épouvantent les habitants :
« Tout le monde sait que les établissements de ce genre, soit en raison de la fumée et de l’odeur qui s’en émanent, soit à cause de la poussière de charbon qui se répand autour d’eux, constituent le voisinage le plus nuisible à des maisons de campagne. Les routes salies par le charroi de la houille, la vue d’une haute cheminée, l’aspect des bâtiments noircis par la suie sont autant de causes de dépréciation pour une localité, ce qui ne serait qu’une question accessoire à proximité d’une ville ou dans une commune manufacturière devient capital dans un village destiné comme Croissy à se couvrir d’habitations bourgeoises ».
Après une majorité d’avis défavorables, les services de l’État rejettent finalement la demande en avril 1870.
Commence alors une longue procédure : le concessionnaire Hugon & Cie dépose un recours auprès du Conseil d’État pour annuler la décision préfectorale et demander des dommages-intérêts. Et pendant ce temps, malgré les nombreuses mises en demeure, Croissy n’a toujours pas son éclairage public...
Deux ans plus tard, le concessionnaire Hugon & Cie se désiste et annule son recours auprès du Conseil d’État.
En été 1872, le maire signe un nouveau contrat avec le concessionnaire l’Union des Gaz dont l’usine est située à Rueil-Malmaison. Les habitants qui attendaient avec impatience les bienfaits de l’éclairage public voient enfin l’installation des premiers becs de gaz le long des rues en hiver 1873.
L’Union des Gaz assurera l’éclairage public au gaz puis à l’électricité jusqu’en 1929, année de son absorption par la Société Lyonnaise des Eaux et de l’Éclairage. L’activité électricité et gaz de cette entreprise sera nationalisée en 1946 pour devenir EDF-GDF.
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Sources :
Archives municipales, registre des délibérations 1 D 6,
Archives municipales, éclairage public, 7 O 1,
Archives municipales, distribution du gaz, 6 O 1,
Archives départementales des Yvelines, établissements classés, 7 M 123.

Croissy 1815

Après la bataille de Waterloo le 18 juin 1815, l’armée des Alliés (Anglais et Prussiens) marche vers Paris. Napoléon s’est installé au château de Malmaison le 22 juin. Arrivés du Nord de la France, les Prussiens qui ont descendu le cours de l’Oise arrivent les premiers. Leur objectif est de franchir la Seine et de contourner Paris par l’Ouest car il n’y a pas de défense côté Sud. Tous les ponts de l’Ouest ont été détruits par l’armée française, seuls subsistent les ponts de bois de Chatou et du Pecq.
Le 29 juin, les Prussiens traversent et pillent Argenteuil puis Sartrouville et Montesson. A leur tête, le maréchal Blücher envoie une troupe vers Rueil pour enlever Napoléon… qui a quitté la Malmaison quelques heures plus tôt. Le pont de Chatou vient tout juste d’être brûlé par l’armée française.


La région parisienne (détail) en 1815

La troupe prussienne traverse alors le bois du Vésinet. Il lui est donné l’ordre d’attaquer le pont du Pecq afin de franchir la Seine et gagner l’autre rive au plus vite.
Face à 1500 soldats prussiens, une trentaine de militaires français décident de résister. Pendant deux heures, ils contiennent héroïquement l’assaut côté Vésinet tandis que d’autres soldats français tentent de faire sauter le pont du côté du Pecq.
En vain ! Les Prussiens forcent finalement le passage et s’emparent du pont. La voie est désormais ouverte pour l’armée prussienne qui s’engouffre. 
Exposé au passage de plusieurs dizaines de milliers de soldats étrangers, Le Pecq est dévasté.


La défense héroïque du pont du Pecq
Archives communales du Pecq 2 Fi 3666

Le lendemain, les Prussiens rétablissent un pont en planches à Chatou. Saint-Germain-en-Laye puis Versailles sont occupés. Entre les deux, Le Port-Marly et Louveciennes ont été dévastés à leur tour.
Le 1er juillet, la bataille de Rocquencourt oppose une dernière fois les troupes françaises aux troupes alliées. Napoléon abdique six jours plus tard.


Bien que protégé car n’étant pas sur un axe de passage, Croissy a été en grande partie pillé.
Pendant la semaine du 29 juin au 6 juillet, c’est la désolation : la population subit les exactions « d’une soldatesque effrénée ».
Les habitants se sont réfugiés « dans les bois dont ils n’osent sortir dans la crainte d’être maltraités indignement par les troupes étrangères qui menacent de mettre le feu aux habitations si on ne leur découvre le peu d’objets qui a échappé à leur pillage ».
Les troupes prussiennes ont poursuivi les habitants « sans distinction d’âge ni de sexe ».
Le maire Claude Boudin se distingue par son courage et son dévouement. Il se présente aux avant-postes prussiens et obtient le 6 juillet qu’un détachement de trente soldats d’infanterie rétablisse l’ordre et la sécurité dans la commune.
Entre temps, plusieurs notables croissillons ont été faits prisonniers par les Prussiens… notamment le curé Jean-Isaac Bricoteaux.
Le 14 juillet, le maire dresse un premier bilan des dommages causés par le passage des troupes depuis deux semaines.
Le château, déserté par son propriétaire, a été complètement saccagé. Dans le village et au hameau des Gabillons, les maisons ont été également forcées et visitées. Les paysans se plaignent du vol de leurs chevaux. Les récoltes sont anéanties. 12 000 bottes de foin récemment fauché dans les prés ont été enlevées. Sept hectares de céréales ont été coupés et emportés. Il n’y aura pas de moisson cette année. Et il n’y a plus de gibier à chasser dans les bois du Vésinet… : « les habitants sont réduits à la misère la plus affreuse ».

Les dégâts commis au château de Croissy

Du 11 juillet au 1er août, 450 soldats anglais et leurs 500 chevaux cantonnent à Croissy. Ce sont des soldats du 7e régiment de hussards.
Puis, durant près de deux mois, du 26 août au 21 octobre, 500 soldats anglais et leurs 511 chevaux cantonnent à leur tour dans la commune. Ce sont, cette fois, des soldats du 3e régiment de dragons.
Les habitants sont vraiment à la peine, condamnés à fournir le gîte et le couvert à chaque soldat ainsi que le fourrage pour les chevaux.
Au total, près de 1000 soldats ont occupé Croissy pendant 73 jours. Le double de la population du village.
Les certificats délivrés par la mairie en octobre 1815 révèlent que les Croissillons ont dû céder aux occupants la valeur de 7 131 francs de vivres et de fourrages : avoine, œufs, vin, bois, pain, bottes de paille et de foin, etc.
En parallèle, la commune a dû supporter 7 463 francs de charges.
Une somme importante pour le budget d’un petit village… à laquelle va s’ajouter la contribution extraordinaire de guerre que les communes du département devront payer aux Prussiens : deux millions de francs.
Les finances de la commune vont être durablement impactées : il faudra plusieurs années à Croissy pour s’en remettre.
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Sources : 

Archives municipales de Croissy, registre des délibérations du conseil municipal, an IX-1837, 1 D 2,
Archives municipales de Croissy, réquisitions de 1815, 3 H 1,
Archives départementales des Yvelines, rapports du cabinet du préfet de Seine-et-Oise, 4 M 1/22 et 4 M 1/25,
Les occupations étrangères à Saint-Germain-en-Laye en 1814 et en 1815-1816, Jacques Hantraye, bulletin des Amis du Vieux Saint-Germain n°40 (2003).
Ordre et désordres à Saint-Germain-en-Laye au XIXe siècle : Saint-Germain-en-Laye ville occupée 1814-1815 et 1870-1871, collectif, Les Cahiers de l’université libre de Saint-Germain-en-Laye n°30 (2002).

Juin 1940 à Croissy

Quelques feuillets dactylographiés collés sur le registre des délibérations du conseil municipal : c’est ainsi que le maire Paul Lucas (1939 à 1944) témoigne des premiers jours de l’Occupation à Croissy. Extraits : 

"10 juin : Les nouvelles sont particulièrement mauvaises, un brouillard artificiel a assombri l’atmosphère et les Allemands poursuivent leur offensive. La distribution du courrier est arrêtée. 

11 juin : On espère encore mais les trains sont à leur tour arrêtés. Des convois d’évacués des communes voisines et de la région parisienne traversent la ville dans un lamentable cortège. Le maire est en rapport téléphonique avec la préfecture, la région militaire, la police et la gendarmerie, les ministères, les maires des communes voisines : personne n’a d’ordre de faire évacuer la population. 

12 juin : Des convois d’évacués traversent la ville à un rythme plus précipité. Les nouvelles sont mauvaises mais imprécises. Une certaine inquiétude se manifeste dans la population. Dans la soirée, le maire reste en communication téléphonique avec tous les postes où il peut obtenir un renseignement ou un ordre. 

13 juin. A une heure du matin, le commissaire de la police nationale du Vésinet lui fait savoir qu’il a l’ordre de faire évacuer la population en cas de péril imminent. Peu de temps après, un coup de téléphone lui indique que le pont du Pecq va sauter, et peu après, celui de Bougival. A deux heures du matin, il apprend que la police nationale du Vésinet est partie et que le maire du Vésinet a fait claironner dans les rues l’ordre de quitter la ville. Le maire de Chatou conseille aux habitants de partir. L’effervescence nocturne est vive. A 5 heures du matin, le maire prend alors la décision de prévenir la population de se disposer à se rapprocher du pont de Bougival et, au besoin, de le passer pour atteindre la côte de Bougival. Un convoi de plusieurs centaines de personnes s’organise avec en priorité les enfants, les malades et les vieillards. Il s’établit dans la côte de Bougival et attend les ordres. 
A 15 heures, toujours aucun ordre n’est parvenu. Le secrétaire général de la mairie se rend à la préfecture. On lui donne l’ordre de ne pas évacuer la ville. Le maire demande au convoi de retourner à Croissy mais une partie des habitants n’obéit pas et décide de partir vers le sud. C’est pour eux le début de l’exode. L’autre partie du convoi regagne la ville. Peu de temps après, des soldats français passent en prévenant que le pont de Bougival va sauter dans une demi-heure. Un certain affolement se manifeste parmi les habitants qui étaient revenus à Croissy et beaucoup d’entre eux repartent malgré les ordres. 
A 18h45, la première colonne motorisée allemande traverse la ville à toute vitesse. Le pont de Bougival explose au moment où ils passent. Un motocycliste allemand et trois ou quatre soldats français sont précipités dans la Seine. Tout autour de la ville, les incendies des dépôts de pétrole obscurcissent le ciel. 
A 19h20, une seconde colonne motorisée allemande arrive et s’arrête sur le boulevard. Le maire se dirige vers le commandant allemand et lui demande de respecter la ville qui n’est pas défendue. Il regagne ensuite la mairie où les femmes et les enfants se sont réfugiés. Peu de temps après, des coups de feu commencent dans la partie sud de la ville car les Allemands y ont installé de nombreux petits postes et se battent contre les soldats français positionnés à Bougival. La population restante se réfugie dans les tranchées aménagées dans le parc de la mairie (parc Leclerc) et dans les caves des maisons. Les coups de feu et tirs des canons anti-char continuent toute la nuit jusqu’au lendemain matin, quand la résistance des soldats français s’arrête avec le cessez-le-feu et que les Allemands passent la Seine par des moyens de fortune.

14 juin : A 6 heures du matin, le maire rencontre une voiture mitrailleuse allemande sur le boulevard qui l’amène jusqu’au poste à l’extrémité de la rue des ponts. Le commandant allemand lui donne conseil de mettre à l’abri les biens des maisons laissées ouvertes. En revenant sur le boulevard, il constate que certains éléments troubles de la population restante ont commencé à piller les magasins et les maisons. Il est obligé de faire lui-même la police avec le secrétaire général de la mairie et donne l’ordre aux employés communaux présents de ramasser les vivres qui ont été dispersées par les Allemands et le commencement du pillage. 
Croissy se trouve sans police, sans gendarmerie, sans médecins, sans instituteurs, sans commerçants, sans curé, sans fossoyeur, sans eau, sans gaz, sans électricité, sans téléphone, sans courrier. Il faut organiser le ravitaillement, faire du pain, trouver de l’eau. Une cantine est organisée où paient ceux qui peuvent. Des incidents s’élèvent rapidement entre le maire et la Kommandantur du Vésinet qui a placé pour l’administration des quatre communes du sud de la Boucle un aventurier pour remplacer les maires. La kommandantur demande au maire de retirer le drapeau de la mairie. Les jours suivants, grâce au dévouement de la population restante, la vie commence à s’organiser. Une infirmière, Mademoiselle Bourgogne, assure les services médicaux. Une milice est instituée pour remplacer la police défaillante. 

Appel à la population placardé le 14 juin dans les rues de Croissy.

Le 18 juin, la distribution d’eau est rétablie. 

Le 24 juin, les écoles sont à nouveau ouvertes : les institutrices Cabourg, Bizé et Langinier et l’instituteur Bonnin assurent l’accueil des écoliers. 

Le 26 juin, la distribution du courrier est rétablie. 

Dans les premiers jours de juillet, une partie de la population est de retour. Les commerçants reviennent et la vie s’organise malgré les difficultés de ravitaillement."


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Sources : 
Archives municipales de Croissy, registre des délibérations du conseil municipal 1940-1946, 1 D 16. 
Archives municipales de Croissy, avis à la population, 1940-1944, 5 H 15.

Les commerces : le 36 boulevard Hostachy

Ce petit immeuble de deux étages, dont la façade est recouverte d’un parement de briques, a été édifié en 1866 par l’entrepreneur de maçonnerie croissillon Victor Sohm. C’est au départ un immeuble de rapport comportant une dizaine d’appartements en location.

Le local commercial du rez-de-chaussée est aussitôt occupé par une charcuterie, la Maison Simon. La charcuterie de Louis Simon se trouvait auparavant dans la grande rue, mais avec le développement rapide du nouveau centre-ville autour du boulevard, beaucoup de commerces ont quitté le vieux Croissy dans les années 1860.
Louis Simon est secondé par ses deux fils, Eugène et Jules, garçons charcutiers. Sa femme se charge de la vente.
A sa mort en 1897, son fils Jules lui succède.
La charcuterie Simon en 1900

En 1904, le commerce est repris par Gabriel Boudard, originaire de Saint-Ouen. La devanture est modernisée dans le goût de l’époque avec des parements en marbre gris, l’enseigne porte désormais le nom de Charcuterie Parisienne. Gabriel Boudard tient le commerce avec son épouse. Il emploie d’abord un garçon charcutier puis son fils. Entre 15 et 20 cochons sont abattus chaque mois dans la cour à l’arrière de la maison.
 

La charcuterie Boudard en 1906

En 1919, c’est son fils Louis Boudard qui reprend l’affaire. La mairie est régulièrement cliente de la charcuterie pour les repas de la cantine scolaire, plusieurs factures à en-tête ont ainsi été conservées.
 

En 1936

En 1948

En 1954, avec le départ en retraite de Louis Boudard, la Charcuterie Parisienne change de propriétaire, le charcutier est désormais Jacques Dodelin.
En 1960, Lucien Busson lui succède. Changement d’enseigne… le commerce devient maintenant la Charcuterie du Rond-Point, autre nom donné à l’époque au carrefour de la patte d’oie. Lucien Busson développe un service de livraisons à domicile.



En 1961

Enfin, en 1965, le nouveau charcutier est Léon Penchèvre. Il continue les livraisons chez les particuliers et se spécialise dans la charcuterie et les rillettes sarthoises.


La charcuterie Penchèvre en 1970

Sa fille lui succède en 1977 avant de baisser définitivement le store de la charcuterie en 1983.
 

La charcuterie Penchèvre en 1982

En 1984, le commerce est entièrement refait. La vieille devanture en marbre du début du siècle est remplacée par des parements en briques. C’est désormais La Boutique des Gourmets. On y trouve du vin et des plats cuisinés artisanaux.


Changement de décor huit ans plus tard, en 1992, avec l’installation de M. Defosse, artisan tapissier-décorateur. La boutique propose tissus d’ameublement, stores, tentures murales et rideaux.

En 2003

Depuis 2006, le local commercial est occupé par l’agence immobilière Foncia Manet.

L'agence Foncia en 2006
Aujourd'hui
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Sources :
Archives municipales, registre des patentes, 2 F 4,
Archives municipales, recensements de population, 1 F 1-2,
Archives municipales, inscriptions au registre du commerce, 2 F 1-2,
Archives municipales, listes électorales, 1 K 2,
Archives municipales, factures à en-tête, 2 F 3,
Archives municipales, rapports des services vétérinaires, 5 J 52,
Archives municipales, registre des perceptions des droits de voirie, 2 L 196,
Archives municipales, autorisations d’urbanisme, 3 T,
Archives municipales, magazines et guides pratiques, 1 Per,
Archives municipales, fonds iconographique, 4 Fi.

1634 : une partie de Croissy est annexée par la garenne du Vésinet

En hiver 1634, les Croissillons voient près de la moitié de leurs terres agricoles vendues de force par leur seigneur au roi Louis XIII pour l’agrandissement de sa réserve de chasse : la garenne du Vésinet.
Ces terrains demeurent sur le territoire de Croissy mais n’appartiennent désormais plus au seigneur et à ses paysans.

L’extrémité de la boucle au XVIIe siècle,
Archives départementales des Yvelines, A 43

Au début des années 1630, le village de Croissy-Saint-Léonard compte à peu près 200 habitants. Ce sont principalement des familles de vignerons ; on y trouve aussi quelques pêcheurs et des laboureurs. Le village se limite à la grande rue, dans la partie située au nord de l’église Saint-Léonard, autour du carrefour avec la rue de l’abreuvoir.
En bas de la rue de l’abreuvoir, un bac permet de traverser la Seine entre deux îles et rejoindre le bourg du Rueil par la route de Saint-Léonard (à l’emplacement actuel du golf de Rueil-Malmaison).
Mais depuis 1626, un pont de bois a été édifié à Chatou en replacement d’un bac. Pour les habitants de Croissy, le village voisin devient désormais le lieu de passage le plus commode d’une rive à l’autre.

Le seigneur de Croissy, Jacques Robineau, est un marchand drapier protestant de Paris, il a hérité de la seigneurie de Croissy en 1619.
Son fief s’étend sur 924 arpents mais comme les autres seigneurs de Croissy avant lui, il possède également le fief des Granges Raoul-Fournier qui s’étend, lui, sur 120 arpents. Il est situé au nord-ouest du fief de Croissy et est rattaché à la paroisse de Croissy.
Au nord des deux fiefs croissillons, la garenne du Vésinet, terrain des chasses royales partagé entre les paroisses du Pecq et de Chatou, fait partie depuis 1604 du domaine de la Couronne.
Cette garenne confiée à la Maîtrise des Eaux-et-Forêts est rattachée pour sa surveillance à la Capitainerie générale des Chasses de Saint-Germain-en-Laye.
Depuis 1604, elle n’a cessé d’être agrandie par le roi : de 282 arpents sous Henri IV, elle passe à 637 arpents en 1612 par des acquisitions à Chatou et aux Bordes (Montesson). Un pont de bois est construit en 1627 au Pecq pour relier la garenne à la rive gauche de la Seine.
En janvier 1634, le seigneur de Croissy est contraint de vendre au roi Louis XIII une énorme partie de son territoire : 60 %. Il s’agit de l’intégralité de son fief des Granges Raoul-Fournier et d’une partie conséquente de son fief de Croissy.

A gauche, le fief des Granges Raoul-Fournier et la partie
du fief de Croissy vendus au roi.
D'après Archives départementales des Yvelines, A 43

Le seigneur Robineau n’a consenti à cette vente que pour obéir à la volonté royale : « Sa Majesté a désiré unir ces terrains à sa garenne de Sainct Germain en Laye », « ils ont été vendus au Roy par son commandement ».

L’acte de vente est signé le 21 janvier 1634 devant Edmé Bonot et André Guyon, tous deux notaires à Paris. Le seigneur Robineau vend 444 arpents au roi pour la somme de 27 000 livres tournois. La garenne royale du Vésinet passe ainsi de 637 à 1081 arpents. 

Le contrat de vente (détail),
Archives départementales des Yvelines, G 630

Les 444 arpents vendus par le seigneur de Croissy se décomposent ainsi : 100 % du fief des Granges Raoul-Fournier (120 arpents) et 42 % du fief de Croissy (324 arpents).
Ils sont composés de :
- 30 arpents d’ormeraie (plantation d’ormes), 
- 11 arpents de saussaie (plantation de saules) et de motteaux (prés inondables au bord de la Seine), 
- 36 arpents de terres à buissonnages attenants à l’ormeraie et à la saussaie,
- 367 arpents de terres labourables.
Sauf l’ormeraie et la saussaie, 82 % de ces 444 arpents étaient auparavant des pâtures ou des terres cultivées et exploitées par les paysans de Croissy. Elles étaient ensemencées tous les ans. On y faisait pousser du blé et du sainfoin.
Ces terres, les plus riches du territoire de Croissy, sont désormais « mises en non-valeur » et transformées en « friches, garennes et bruyères ». Trente ans plus tard, en 1664, elles seront plantées d’ormes, d’érables, de tilleuls et de châtaigniers. Une petite faisanderie sera aménagée à l’emplacement de l’actuel Hôpital du Vésinet, un potager puis une grande faisanderie, à l’emplacement de l’actuel Institut de recherches Servier à Croissy.
Enfin, l’acte de vente de 1634 a obligé le seigneur de Croissy à faire planter des « hautes bornes » entre la partie du territoire qu’il conserve et celle qu’il a dû vendre au roi.
Un fossé sera creusé onze ans plus tard aux frais du chevalier de Patrocles, nouveau seigneur de Croissy, afin d’empêcher l’intrusion des bêtes sauvages dans les cultures des paysans croissillons. Un chemin longe ce fossé, c’est l’actuelle rue de l’écluse. 


Plan de la garenne du Vésinet en 1754,
Archives départementales des Yvelines, A 382

En 1685, les paysans de Croissy, appauvris car privés des terres les plus fertiles, se plaindront directement au roi : « Le roy deffunt avait acheté ces arpents de terres pour augmenter la garenne du Vésinet et laissa venir les terres achetées en bruyères. On a occupé une partie de ces terres depuis en plans, avenues, deux faisanderies. Le reste des terres de Croissy consiste en une plaine sablonneuse dont on ne retire presque rien ».

Sous la Révolution, seulement 363 arpents sur les 444 arpents initiaux de la forêt du Vésinet seront démembrés et « rendus » aux habitants de Croissy.
Toute la zone située entre l’actuel chemin de ronde et la Seine sera rapidement remise en culture.
Le reste repassera dans le domaine de la Couronne sous l’Empire avant d’être définitivement annexé par la nouvelle commune du Vésinet en 1875.

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Sources :
Archives départementales des Yvelines, aveu et dénombrement de 1622, E 597,
Archives départementales des Yvelines, aveu et dénombrement de 1634, E 598,
Archives départementales des Yvelines, contrat de vente au roi, imprimé, 1634, G 630,
Archives départementales des Yvelines, lettre du prieur-curé au roi, 1685, G 630,
Archives nationales, minutier central, minutes de l'étude Bonot, ET/XXX/17,

Archives départementales des Yvelines, plan de la garenne du Vésinet par Matis, 1754, A 382, 
Archives départementales des Yvelines, plan général de Versailles et de ses environs par Caron, A 43.